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Pyrgus ne tenait pas à cette conférence au sommet, mais il finit par céder : Bleu le voulait ab-so-lu-ment M. Fogarty était présent, ainsi que Mme Cardui et Henry. Le Prince aurait aimé convier Nymphalis.
« Pas question ! avait tranché sa sœur. Nous ne la connaissons pas assez. En plus, elle est d’abord Fée de la Forêt, pas membre de la Maison d’Iris. Elle a beau être plutôt pas trop moche, je ne veux pas prendre le moindre risque. »
Lorsqu’ils furent tous installés dans la salle des Orchidées, porte fermée et sortilèges de discrétion installés, Bleu résuma la situation sans rien cacher. Les nouveaux venus accueillirent les révélations en silence.
— Qu’en pensez-vous ? finit par demander la Princesse.
D’abord, personne ne parla. Puis Henry osa s’exprimer :
— Noctifer est au courant que c’est toi qui as décidé la résurrection, Pyrgus ?
— Oui. Gnoma le lui a dit. Forcément. Mais Black ne peut pas s’en servir contre nous. Sinon, chacun saurait que Papa était mort… et que tout n’était qu’un coup monté par les Fées de la Nuit.
— Moi, je suis d’avis de lever le secret et d’impliquer Noctifer, déclara M. Fogarty.
Holly Bleu se récria :
— Ça va pas !
— Pourquoi ?
— La résurrection est in-ter-dite ! martela-t-elle.
— Et alors ? Qu’est-ce qu’on va faire à Pyrgus ?
— Le pendre !
— Vraiment ? reprit M. Fogarty.
— C’est la sanction.
— Même pour l’Empereur héritier ?
— Seul l’Empereur pourpre est au-dessus de la loi. Du moins quand il a été couronné dans les règles. Souvenez-vous : déjà, quand Pyrgus avait dérobé le phénix, Noctifer avait obtenu de le traîner en justice. Qu’il soit Empereur héritier ne change rien.
Alan soupira :
— T’aurais pas pu attendre un peu, Pyrgus ?
Il revint vers la Princesse :
— Supposons que l’affaire tombe sur la place publique.
— Il ne faut pas que…
— Supposons. Que se passerait-il ? Il y aurait un procès ? Qui mènerait l’accusation ?
— Les prêtres. La résurrection d’un mort est une affaire spirituelle.
— Et sa, euh… décapitation ? s’informa Henry.
— Un corps ressuscité est une abomination, déclara Bleu. On ne peut pas punir celui qui renvoie l’âme d’où elle n’aurait jamais dû revenir.
— Mais… mais le corps de ton père n’est pas censé avoir ressuscité, rappela le garçon. D’après Noctifer, l’Empereur n’est jamais mort. Si tu soutiens cette version toi aussi, Pyrgus, tu ne risques rien : on ne peut pas ressusciter quelqu’un qui n’est pas mort !
— Mon cheeer, dit Mme Cardui, si nous nous en tenons à l’histoire de Noctifer et que Comma raconte ce qu’il a vu, nous avons un nouveau problème.
— Pourquoi ?
M. Fogarty se chargea de traduire la pensée de la Femme peinte :
— Réfléchis, Henry. Première possibilité : l’Empereur n’était pas mort, personne ne l’a ressuscité, et Pyrgus lui a coupé la tête – ça s’appelle un meurtre. Deuxième possibilité : l’Empereur était mort, puis on l’a ressuscité ; dans ce cas, la décapitation n’a aucune importance ; en revanche, la résurrection vaudra aussi à Pyrgus une pendaison. Moi, je ne vois qu’une solution : boucler Comma jusqu’à la cérémonie du Couronnement.
— Tu es dur avec ce garçon, Alan ! protesta Cynthia.
— C’est l’affaire d’une semaine ! Quelques jours de confinement dans un palais, il y a pire, non ? Après, le problème n’existera plus. Les Fées ne tueront pas leur Empereur !
Bleu se racla la gorge :
— Si. L’Empereur est au-dessus de la loi à une exception près.
— Le meurtre ? devina le Gardien.
— Le meurtre de son prédécesseur, précisa Pyrgus.
— Selon la loi en vigueur au Royaume des Fées, l’Empereur pourpre possède ses sujets, expliqua la Princesse. Il a donc droit de vie et de mort sur eux. Il peut les exécuter si ça lui chante. Il peut décider de leur assassinat. Il peut pardonner à des meurtriers. Le seul sujet qui ne lui appartienne pas… c’est l’Empereur précédent.
— Et cela, pour une raison évidente : éviter les assassinats au sein de la famille royale, renchérit Mme Cardui.
M. Fogarty grimaça :
— Bref, si Comma parle, Pyrgus est perdu ?
— Il court un grand danger, reconnut Cynthia.
— En menaçant ce gamin, on réussira à le faire se tenir tranquille un moment, supposa Alan. N’empêche, si nous ne choisissons pas une solution plus radicale, nous savons qu’il parlera. Tôt ou tard.
— Je vous interdis de le tuer ! s’exclama Bleu. Il est pénible, lourd, insupportable et dangereux, c’est vrai ; il mérite des paires de claques et des coups de pied au derrière ; mais c’est quand même notre demi-frère !
Le Gardien la considéra avec étonnement :
— Le tuer ? Non, je pensais à une stratégie moins… drastique. L’acheter, par exemple. Lui offrir un joujou – un titre, un siège au gouvernement, n’importe quoi qui l’amuse sans lui donner le moindre pouvoir. Quelque chose qu’il soit sûr de perdre s’il venait à jaser.
— Bonne idée ! s’extasia Mme Cardui. Ainsi, Pyrgus pourrait être empereur, et…
— Pyrgus ne veut pas être empereur, signala Bleu.
— Ça peut s’arranger, la rassura Henry.
Tous les regards se posèrent sur lui.