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La lame filante qui avait failli coûter la vie à Palaemon avait rendu Pyrgus et sa bande encore plus prudents. Ils avaient retenu les leçons de ce qui avait failli tourner à l’accident tragique : rester constamment en alerte ; ne pas relâcher l’attention même une fraction de seconde ; envisager que chaque pas risquait d’être le dernier. La plupart des pièges étaient mortels. Rares étaient les amorces destinées simplement à blesser.

Cependant, avec beaucoup de précautions, on parvenait à sentir le danger. Les joueurs (malgré eux) n’en étaient qu’au premier niveau. Les véritables difficultés étaient devant eux.

Henry le savait. Et cela n’arrangeait pas son humeur. Le garçon était énervé et effrayé.

Il était énervé par Bleu. La Princesse lui avait ordonné de rester près de Comma. Et l’Empereur héritier aimait à traînasser à l’arrière : il estimait que le risque y était moins grand. Résultat, Henry se retrouvait loin de la jeune fille.

En plus, il était effrayé parce que… parce que cet endroit aurait flanqué la frousse à Arnold Schwarzenegger en personne. Le danger de mort était permanent. La preuve, Ziczac n’était plus là. Et le pire, c’est que le danger était impalpable. Virtuel. Inutile d’espérer l’affronter une bonne fois pour toutes, et lui régler son compte, qu’on n’en parle plus. L’attente de la catastrophe était épuisante.

Ils atteignirent un large escalier en pierre, faiblement éclairé par des torches fixées à intervalles réguliers le long des murs. « Les flambeaux n’ont été installés que pour donner une ambiance de crypte gothique », estima Henry. L’effet était saisissant. Et intrigant. D’ordinaire, dans le Royaume, des globes lumineux assuraient l’éclairage. Mais il n’y avait pas que ça. Ces torches n’étaient pas normales :

1) elles ne dégageaient pas de fumée ;

2) leurs flammes avaient la même taille.

Étaient-elles entièrement artificielles ? Ou les flambeaux eux-mêmes n’étaient-ils qu’un sortilège d’illusion – une espèce de papier peint en trois dimensions ?

La voix de Bleu tira le garçon de ses réflexions.

— Pyrgus ?

Le Prince marchait devant, à côté de Nymphe. Il n’avait pas l’air le moins du monde tendu. S’ils sortaient vivants de ce jeu idiot, Henry se promit de lui demander : « Tu avais un peu peur, dans le labyrinthe, ou pas du tout ? »

— Quoi ? grogna le jeune homme en s’immobilisant.

— Il y a une statue en bas des marches ?

— Je vois pas aussi loin.

— Si c’est le cas, tu me le dis aussitôt ?

— Entendu.

Henry reprit son observation et constata que les torches étaient toutes identiques. Pas juste les flammes. Les porte-flambeaux aussi. Si on les regardait, ils semblaient vieux. Le fer paraissait rouillé et érodé à certains endroits. Mais quand on regardait le suivant, il était rouillé et érodé exactement aux mêmes endroits.

Une coïncidence ? Peu probable. Ces torches n’étaient peut-être pas enveloppées d’un sortilège d’illusion. Mais…

— Il y a une statue, Bleu, annonça Pyrgus.

— A-t-elle la main tendue ?

— Oui.

— Je le savais ! s’exclama la Princesse en se portant à la hauteur de son frère.

— Il y a une pièce circulaire au pied des marches, ajouta Nymphe. La statue est au milieu.

— Je la vois, maintenant, déclara Holly Bleu. Arrêtons-nous une minute.

Henry se figea le premier. Il venait de constater que l’une des torches était légèrement différente des autres. Quand on se trouvait aussi près que lui, on pouvait voir que la rouille n’était pas située au même endroit. Pourquoi ? Pourquoi les autres étaient-elles identiques ? Pourquoi pas celle-ci ? Que signifiait sa différence ?

Il n’y avait qu’une façon de le savoir. Henry allongea le bras. Au moins, s’il s’agissait d’un sortilège d’illusion, il serait fixé.

Sa main se posa sur quelque chose de solide. Ce n’était pas un sortilège. Le porte-flambeau existait ; mais il était rouillé à un endroit différent et reposait sur des gonds. « Un levier ! » pensa Henry, tout excité. Il avait découvert un levier !

— On ne doit pas s’arrêter, Bleu ! protesta Pyrgus. Le temps presse, et…

— Que personne ne s’approche de la statue ! ordonna la jeune fille.

— Qu’est-ce que cette statue a de spécial ? s’enquit Nymphe. Et comment avais-tu deviné qu’elle serait là ?

— Laissez-moi une minute, et je suis sûre de nous sortir d’ici ! promit la Princesse sans répondre directement. Noctifer a créé son labyrinthe à partir d’un modèle historique que j’ai étudié !

— Donc tu connais l’emplacement des sorties ? demanda le Prince.

Holly Bleu acquiesça :

— Je crois. J’ai quelques souvenirs, donc des repères. La statue, par exemple. Elle est déplaçable. On peut la faire tourner. En réalité, il faut la faire tourner.

— Dans quel sens ?

— Ça dépend si elle a le bras tendu ou pas.

— Que se passe-t-il si on la tourne dans le mauvais sens ?

— Le joueur meurt.

— Et s’il la tourne dans le bon sens ?

— Il libère une sortie.

— Tu es certaine de ton coup ?

— Je le pense. Donnez-moi le temps de me remémorer l’astuce, et je tenterai le coup.

« Je ne veux pas que tu prennes ce risque », songea Henry. Inutile de le dire à voix haute : Bleu ne l’écouterait pas. En revanche, si le levier qu’il avait découvert libérait une trappe qui permettait de sortir du labyrinthe, la jeune fille n’aurait pas besoin de risquer sa vie.

Il tira sur la torche au moment où Holly Bleu s’avançait pour rejoindre la pièce où se dressait la statue. Aussitôt, un grondement s’éleva. Des pierres craquèrent, une grosse partie de l’escalier s’effondra, et le commando fut projeté dans le vide.

L'Empereur pourpre
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