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Blafardos trouva un café simbala convenable. Il s’installa en terrasse et commanda une mini-dose.
— Un dé à coudre ! lança-t-il à la serveuse à la peau cuivrée.
Bientôt, il put siroter un délicieux verre de musique liquide. Il l’écouta couler mélodieusement le long de sa gorge puis exploser en une série d’accords entraînants qui le détendirent.
« Je peux parler ? » demanda Cyril.
« Non », répondit Jasper.
Il laissa la musique l’envahir et faire son effet. Il goûta les visions glorieuses et héroïques qui lui venaient au gré des vibrations. Il s’admira par avance revêtu de tenues taillées dans la pourpre impériale – beaucoup plus stylées que les vieilleries mal coupées qu’avait l’habitude de porter l’ancien Empereur. Dans son costume d’apparat, il se vit rendre la justice, gagner des batailles, s’enfermer dans une pièce immense pour y compter son or, et surtout, surtout, donner des ordres. Blafardos adorait donner des ordres. En outre, il ne serait plus Blafardos. Il serait l’Empereur Jasper.
Blafardos essaya d’imaginer l’effet que feraient ces simples mots : « Jasper, Empereur pourpre » dans la bouche de ses sujets. « Pas mal », jugea-t-il.
« Ça y est, je peux parler ? » demanda le vyr.
La musique décroissait. Blafardos jeta un coup d’œil à son verre. Il restait un bout de coda dans son verre, mais il laissa ses visions s’estomper.
« Bien, discutons, lâcha-t-il à l’intention du wangaramas. À une condition : pas de sermons. Pas de philosophie. Même si c’est contraire à ta nature, Cyril. »
« Bon, bon…»
« Tu me proposes de devenir Empereur pourpre ? Je ne me suis pas mépris ? »
« Non. »
« Comment comptez-vous vous y prendre, toi et tes pairs ? »
« Pour comprendre, il faut remonter à…»
« La version courte, Cyril. »
La version ne fut pas si courte. Cependant, elle se révéla plus intéressante – beaucoup plus intéressante – que le bavardage habituel du wangaramas. Les vyrs s’étaient inventé une sorte de conscience collective grâce à leur télépathie. En un an, leurs relations symbiotiques s’étaient plus développées que depuis le début de leur histoire.
De surcroît, la nature des symbioses avait connu un changement radical. Jadis, les wangarami entretenaient des relations plus ou moins étroites avec leurs hôtes, selon leurs affinités. À présent, l’étroitesse de ces liens n’était plus liée au hasard ou aux sentiments. Elle se fondait sur l’importance de leur hôte. Si celui-ci était haut placé – ou pouvait le devenir – les créatures s’intéressaient à lui de très près. Blafardos apprit ainsi avec délectation que les vyrs avaient infiltré les cercles les plus proches du pouvoir.
« Et moi ? s’étonna l’homme. Je ne suis pas au faîte du Royaume…»
« Je me suis porté volontaire pour me joindre à toi à cause de tes connexions politiques, expliqua Cyril. Tu as travaillé pour Lord Noctifer. Tu as rencontré le Prince Pyrgus. Tu as approché la Princesse Bleu. Tu es richissime. Tu as l’habitude de fréquenter les puissants. Tu peux nous apporter ce que nous n’aurions pas sans toi…»
Blafardos n’en était pas si sûr, mais il tâcha de dissimuler ses doutes au vyr.
« Tous les hommes où vivent tes amis sont-ils au courant des projets de révolution ? »
Cyril prit son temps avant de répondre :
« Non, pas tous. »
« Combien ? »
Nouveau silence dans la tête de Blafardos.
« Peu, finit par lâcher Cyril. Juste quelques-uns. Il faut les choisir avec prudence. L’affaire est trop risquée. »
« Mais pourquoi m’avoir fait confiance à moi ? Je ne suis pas un enfant de chœur…»
« Précisément. Tu n’as aucun scrupule, et ça nous plaît bien. »