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M. Fogarty leva sa main droite devant lui, paume vers le bas et constata qu’elle tremblait. Quelle horreur ! Jusque-là, même quand il avait horriblement mal aux doigts à cause de son arthrite, il arrivait au moins à les tenir aussi immobiles qu’un roc. Désormais, il allait devoir faire une croix sur cette fierté. Ridicule de se mettre à sucrer les fraises maintenant. Surtout que la vieillesse n’y était pour rien.

Ce qui l’inquiétait, c’est qu’il ne savait pas pourquoi il tremblait.

Ou plutôt, il savait pourquoi, sans comprendre comment, à son âge, on pouvait retomber en adolescence.

Parce qu’il n’y avait pas que les tremblements, oh, non ! Les symptômes étaient nombreux et convergents : il avait envie de fredonner en permanence ; il avait l’impression de marcher sur un nuage ; il avait envie d’aller cueillir des fleurs et d’écrire des poèmes… Insensé : des poèmes ! Lui !

Peut-être était-ce le début de la démence sénile. Peut-être allait-il lentement régresser vers l’enfance. Ne plus reconnaître les gens. Répéter des phrases sans signification. Se faire pipi dessus. Et, avant d’atteindre l’enfance, pire : commencer sa régression en se comportant comme un ado.

Il rejeta cette idée. Il n’avait que quatre-vingt-sept ans. Beaucoup trop jeune pour devenir sénile.

Il se demanda si les sorciers guérisseurs avaient un médicament indiqué pour ce genre de cas.

Puis il rejeta aussi cette pensée-là. Car il ne voulait pas prendre de médicament. Il ne voulait pas guérir. Surtout pas. Même si ses mains tremblaient, il se sentait fort. Confiant. Plein d’énergie. S’il était allé au concert, il aurait brisé les sièges en HURLANT. Comme jadis.

Bizarre. À sa connaissance, ces sensations ne correspondaient absolument pas aux signes cliniques habituels de la démence.

Quand on devenait sénile, on ne crevait pas d’envie d’aller voir Led Zeppelin.

Or, M. Fogarty crevait d’envie d’aller voir Led Zep et de HURLER et de briser des sièges !

Donc ce n’était pas une démence sénile.

Donc ce devait être… NON ! Il secoua la tête. Pas ça. Pas ça non plus. Surtout pas.

Il quitta la chambre de maître de son logement de fonction pour gagner la salle de bains, où se trouvait un miroir en pied. Son reflet ne lui ressemblait pas. Il avait l’air d’un grand-père. D’un vieux.

Pourtant, M. Fogarty ne se trouvait pas vieux. Il ne s’était jamais trouvé vieux. Même quand l’arthrite s’était attaquée aux articulations de sa main. Même quand il s’était aperçu qu’il ne pouvait plus courir longtemps sans avoir le cœur en feu et les poumons au bord de l’explosion. Mais bon, il ne s’était jamais trouvé vraiment jeune non plus. La plupart du temps, il estimait son âge réel à environ trente-cinq ans. Quarante à la rigueur, les mauvais jours. Aujourd’hui, il s’en donnait maximum dix-sept. Quelque chose avait changé.

Le plus étrange, c’était la manière dont tout avait changé.

Une minute avant ce bouleversement (il avait trente-cinq ans d’âge mental, à l’époque), il s’inquiétait pour Pyrgus, écoutait Bleu, essayait de comprendre ce qui se passait. Et puis la porte s’était ouverte, et une griffe s’était plantée dans les entrailles de M. Fogarty, et son pouls s’était accéléré, et son cerveau avait fondu, et il avait eu de nouveau dix-sept ans.

Tout ça parce que Mme Cardui était entrée.

 

*

Il avait entendu parler d’elle auparavant. Un peu. Elle servait d’agent de renseignement à Bleu… et il n’en savait guère plus à son sujet. Il ignorait qu’elle était grande, très grande, aussi grande que lui, en fait. Il ignorait qu’elle était aussi exotique, qu’elle portait des habits aussi flamboyants aux couleurs changeantes aussi vives, et que ses chaussures étaient rehaussées de talons endiamantés sur presque trente centimètres de haut.

Si, il savait qu’on la surnommait la Femme peinte. À présent, il comprenait pourquoi : elle était outrageusement maquillée.

Comme si elle avait été sur le point d’entrer en scène. Elle avait dû faire du théâtre, autrefois.

Un nain orange l’accompagnait. Il portait un gros chat persan translucide qui somnolait dans une cage dorée. Mais ce qui frappait le plus, chez Mme Cardui, c’étaient encore ses yeux. Noirs. Liquides. Pénétrants.

Elle les avait posés sur lui quand Bleu avait fait les présentations, et ils l’avaient transpercé tels des javelots. Mme Cardui avait tendu la main vers lui. M. Fogarty avait été frappé par les bagues qui sinuaient le long de ses doigts. La Femme peinte lui avait souri de ses dents écarlates ; puis, lui serrant la main d’une poigne ferme, elle avait susurré :

— Je suis siii heureuse de vous rencontrer, Gardien. Ma chèèère Princesse Bleu m’a tellement parlé de vous. Puis-je vous présenter Kitterick, mon serviteur ?

Elle avait désigné de la tête le nain orange.

Foudroyé sur place, M. Fogarty n’avait rien dit. Et il avait gardé ce même silence sidéré tandis que Mme Cardui lui avait répété ce qu’elle avait appris à sa chèèère Princesse – une sérieuse menace de mort pesait sur la Maison royale. En fait, la seule phrase qu’il avait réussi à prononcer – quel imbécile, non mais quel imbécile ! – il l’avait lâchée à la fin de l’entrevue, au moment où la Femme peinte allait quitter la salle.

— Vous… vous avez un prénom, madame ? avait-il murmuré.

Elle l’avait fixé de ses yeux magnifiques, avant de répondre de sa voix magnifique :

— Oui, monsieur Fogarty. Je m’appelle Cynthia.

Puis Cynthia La Magnifique était partie, laissant son interlocuteur chancelant sous son charme.

L'Empereur pourpre
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