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Sulfurique baissa les yeux sur le bol ébréché qu’on venait de lui apporter.
Du gruau. Encore !
Il sentit ses lèvres s’assécher. La bouillie avait la consistance d’une eau de vaisselle. C’était un liquide pâle et grisâtre. Dedans tremblotaient des espèces de grumeaux blanchâtres. Le magma puait encore plus que la fosse d’aisances sur laquelle donnait sa chambre.
Sulfurique leva les yeux vers le vieil épouvantail édenté – la veuve Mormo – qui le fixait.
— C’est bon pour la santé ! caqueta-t-elle. Ça conserve ! Mon dernier mari n’jurait qu’par ça !
Elle posa une cuillère crasseuse près du bol et jeta un quignon de pain marronnasse sur la table branlante. Un cafard traversa le plateau à toutes pattes pour se jeter dessus. Sulfurique écrasa l’immonde insecte avec son pouce.
— M’étonne pas qu’il ait crevé, grommela-t-il, mauvais.
— Hé, vous êtes bien difficile, dites ! protesta la vieille. J’suis une pauv’ femme, moi, et j’fais mon possible malgré qu’vous m’payez une misère !
Sulfurique payait quand même sept ducats par jour ! Une misère, certes ; mais les repas étaient comptés en plus. Et la bouillie de gruau lui donnait la diarrhée. Pas glorieux pour celui qui avait été à deux doigts de devenir le maître de l’Empire, avant de devoir fuir comme un malpropre, sans presque rien emporter…
Il avait prévu de rester au moins six mois dans ce logis miteux. Mais il n’en pouvait plus. Il se demandait s’il serait simplement capable de tenir encore une semaine. À côté du gruau de Mormo, même la menace d’une mort atroce perpétrée par Beleth – un redoutable prince des démons – en personne semblait dérisoire.
La vieille marmottait dans son coin.
— Quoi ? gronda Sulfurique. Qu’est-ce que vous dites ?
Sans sortilège de renforcement, son ouïe n’était plus ce qu’elle avait été. Or, le sortilège dont il aurait eu besoin, il l’avait laissé derrière lui. Et il n’osait pas aller en racheter un autre, pour le moment. Un magasin de magie ? Il ne fallait pas y songer. C’est là que Beleth commencerait par le rechercher. Sûr que le démon avait activé les antennes dont il disposait. Un prince, ça a des moyens énormes !
Donc Sulfurique devenait dur de la feuille. Cependant, le problème était plus grave que ça. Il avait quatre-vingt-dix-huit ans. Faute de charme adéquat, sa santé allait se dégrader. Et vite. Déjà, quand il était sous sortilège, il savait qu’il faisait son âge. Alors, sans…
— J’disais qu’y a peut-être un moyen d’améliorer votre ordinaire, répéta docilement la veuve. Votre nourriture, par exemple.
— Je peux pas payer davantage, affirma aussitôt Sulfurique.
Le loyer n’était pas cher, mais un commissionnaire indélicat lui avait dérobé beaucoup d’or ; et le restant de ses avoirs était hors de portée. Bien que Sulfurique eût emporté pas mal d’or avec lui, il restait prudent. Comment savoir combien de temps sa maigre fortune devrait durer ? Les démons ont bonne mémoire. Peut-être Sulfurique serait-il contraint de se cacher pendant des années !
La vieille prit une chaise et s’assit près de lui. Sulfurique fronça le nez. Derrière son parfum – en fait, une infection suffocante – il sentait la vraie odeur : la veuve empestait l’urine.
Le vieillard se recula :
— Veuve Mormo…
— Maura, le coupa la logeuse. Appelle-moi Maura. Et moi, je t’appellerai Silas.
— Pas question !
Typique du peuple : dès qu’on était un peu à sec, il oubliait les convenances.
— Je me disais, Silas, continua la veuve sans se troubler, que toi et moi, on pourrait trouver un petit… arrangement ?
— Un arrangement ? De quel genre ?
Silas réfléchissait très vite, à présent. Il était prêt à tout pour obtenir gratuitement une meilleure nourriture. Enfin, gratuitement au sens de : « sans payer », mais en échange de quelque chose, à l’évidence. Les gens de basse condition étaient tous les mêmes. La vieille allait sans doute lui réclamer son aide pour concocter une potion illégale. Il ne lui avait rien dit sur son passé ; néanmoins, il avait conscience de sentir le soufre, et la veuve était aussi perspicace qu’elle était affreuse. À coup sûr, elle avait deviné le sorcier en lui à peine avait-il passé son seuil. Elle allait solliciter un sortilège interdit. Quelle importance ? Sulfurique avait invoqué des démons depuis sa tendre enfance. Son dernier contrat avec Beleth mettait en jeu un sacrifice humain. Ce qu’exigerait ce sac d’os ne serait que du pipi de chat, à côté !
— Quand mon Stanley est mort, j’suis dev’nue veuve, Silas, reprit Mormo d’un coassement doux. Et j’le suis restée.
— Et alors ? cracha Sulfurique. Quel rapport avec moi ?
— J’pensais que… qu’on aurait pu s’marier, quoi…
Sulfurique regarda la vieille chouette, sidéré. Même jeune, elle avait dû être la femme la plus horrible de la contrée. Depuis, elle ne s’était pas améliorée… Elle était âgée, édentée, chauve, ridée, fripée, puante, couverte de verrues ; elle avait les yeux chassieux, elle fuyait de partout et elle lâchait des pets à tout-va. « Son squelette serait plus excitant », songea Sulfurique.
— Vous… vous voulez que… que je vous épouse ? bégaya-t-il.
— Histoire d’vous tirer d’ici, oui, confirma la veuve en reniflant. J’ai un endroit à moi, dans les bois. Une cabane en rondins avec des cônes magiques modernes, un plein cabinet de sortilèges et un bon p’tit lit pour deux personnes. J’garde mon argent sous mon mat’las. Personne n’y va jamais. Personne ne connaît ce repaire…
Elle lui décocha un sourire gourmand et séducteur en diable. Un sourire qui se voulait sexy – et qui donna à Sulfurique une furieuse envie de vomir.
— On pourrait y aller pour fêter notre lune de miel ! suggéra Mormo.
Sulfurique hésita. Une cabane isolée au fond des bois ? C’était exactement ce dont il avait besoin. Sans parler de l’argent de la vieille, de ses cônes magiques et de son cabinet de sortilèges.
Il pensa que, une fois sur place, il n’aurait qu’à lui trancher la gorge ; et, à son tour, il sourit.
— Quelle bonne idée ! s’écria-t-il avec fougue.