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— C’était pas Papa ! gémit Bleu en se tournant vers son frère, qui ne répondit pas. Papa est mort ! On l’a vu ! Il était mort !
Elle faisait les cent pas dans l’antichambre. Des larmes brillaient dans ses yeux.
— C’était pas lui, c’était pas lui, c’était pas lui ! s’emporta-t-elle. Pyrgus, dis quelque chose !
— Il lui ressemblait, en tout cas, murmura l’Empereur héritier.
La Princesse tremblait. Elle revoyait le mouvement du chaperon. Le pli du vêtement qui partait en arrière. Puis ces yeux qui étaient soudain apparus. S’étaient rivés aux siens. Les yeux de son père. Et, autour, son visage mal recousu après l’explosion causée par l’arme du Monde analogue.
— Ils ont fabriqué un double, affirma-t-elle avec force. Quelqu’un qui lui ressemble. Ou une illusion magique. Un hologramme. Hamearis Lucina s’est associé à Noctifer pour le réaliser. Ils en sont capables. Noctifer ne s’arrêterait devant rien pour obt…
— Je ne crois pas qu’il s’agissait d’un double, l’interrompit son frère. Ni d’un sortilège d’illusion – hologramme ou autre.
Bleu non plus.
À l’instant où le visage de la silhouette était apparu, la Princesse avait su avec certitude que le corps était celui de son père, le mouvement de la tête aussi, et même la curieuse façon dont il tenait sa main gauche ouverte. Et Noctifer n’était pas idiot. Un sortilège d’illusion aurait tenu une heure, deux, bon, mettons vingt-quatre au maximum. Pas assez pour déstabiliser le Royaume. La silhouette était réelle.
La jeune fille était submergée par l’émotion. Le bonheur, en fait. Son père qu’elle croyait mort était revenu à la vie. Elle avait vu son visage, entendu sa voix, senti sa main rugueuse se poser sur sa joue à elle. Ils allaient pouvoir marcher ensemble, parler ensemble. Comme avant.
Mais la vague se retira. Et Bleu se rendit compte que ce ne serait pas « comme avant ». Leur père avait refusé de leur parler. De demeurer avec eux. Il avait juste montré son visage et confirmé avoir conclu un pacte avec Lord Noctifer ; ensuite, il était parti. Pourquoi ? Pourquoi avait-il ressuscité, s’il ne voulait plus de ses enfants ?
Les larmes que la Princesse retenait se mirent à ruisseler sur ses joues. Son frère vint l’entourer de son bras et murmura :
— Ça va aller, Bleu. Tout va s’arranger.
« Tu parles, Charles », pensa-t-elle sans le dire. Pyrgus se doutait que la situation était critique, pourtant il essayait de soutenir Bleu. Il allait avoir du travail !
— Tu crois à ce qu’a affirmé Hamearis ? lui rappela-t-elle après un silence.
Son frère fronça les sourcils.
— Il a dit que Papa n’avait pas vraiment été tué, expliqua-t-elle. Donc qu’il n’avait jamais été vraiment mort, qu’il était juste tombé dans le coma ; que Noctifer l’avait tiré de son sommeil profond et l’avait, euh… réveillé. T’y crois, toi, à ça ?
— Eh bien… D’un côté, Papa avait l’air très mort… De l’autre, parfois, il arrive que des gens tombent dans le coma et se rév…
— Tu n’as pas répondu, le coupa Bleu. Est-ce que tu crois toi-Pyrgus-en-personne que Papa était dans le coma, et que cela s’est passé comme l’a décrit Hamearis ?
Pyrgus secoua la tête :
— Non.
— Alors, ils sont allés le chercher chez les Morts, et ils l’ont ramené.
Sa voix n’était qu’un souffle à peine audible.
Les deux enfants de l’Empereur défunt restèrent un moment en silence, serrés l’un contre l’autre dans l’obscurité de la chambre. Bleu réussit à stopper ses larmes, s’essuya les yeux avec sa manche, se racla la gorge et déclara :
— Allons chercher le Gardien et Mme Cardui ! J’ai l’impression que nous allons avoir besoin de leurs conseils…