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Flipflop grimpa sur une paroi du cloaque et émit une manière de gloussement.
— Tu vas rire, affirma-t-il à Henry. Je crois que nous sommes perdus.
— Quoi ? Mais tu étais censé te rappeler la carte !
— Oui, et cependant…
— Et avoir le sens de l’orientation !
— Mon sens de l’orientation me dit que nous sommes perdus. Et je ne me souviens pas d’avoir vu cet endroit marqué sur la carte. C’est pourquoi je crois que nous sommes perdus.
— Bof, pas grave, grommela le garçon. De toute façon, si on continue droit devant nous, on arrivera tôt ou tard au fleuve, non ?
L’endolg redescendit par terre :
— Je t’aime bien, Henry. La première fois qu’on s’est rencontrés, je pensais que tu étais plutôt un bon gars. Menteur, ça, oui, et pas très doué. N’empêche, maintenant qu’on se connaît mieux, je comprends que tu es plus qu’un bon gars. Tout le monde ne prendrait pas une aussi mauvaise nouvelle avec autant de flegme. Beaucoup crieraient et m’insulteraient. Tu connais le proverbe : « Si tu veux noyer ton endolg, accuse-le d’être un incapable ! » Les gens l’appliquent systématiquement. Quand quelque chose va de travers, ils blâment leur endolg. C’est toujours notre faute. Pas avec toi. Tu restes calme. Tu gardes ton sang-froid, et… Je pense qu’on pourrait devenir bons copains, toi et moi, Henry.
— Tant mieux, répondit le garçon, parce que, moi aussi, je le pense.
C’était vrai. Depuis une heure qu’ils erraient dans ces égouts puants, la bonne humeur de l’endolg l’avait aidé à ne pas perdre le moral, et même à retrouver le sourire. Il comprenait pourquoi tant de fées se piquaient de vivre avec des endolgs. Ces créatures pouvaient se révéler utiles, puisqu’elles ne mentaient jamais ; et, surtout, leur caractère enjoué était contagieux.
— Alors, regarde à tes pieds, dit Flipflop en se remettant en mouvement.
— Pardon ?
— Regarde en bas. Le flot s’est tari. L’égout s’est asséché.
— Ce qui signifie ?
— Qu’il faut espérer que nous allons trouver bientôt un endroit que nous reconnaîtrons. Sinon…
L’endolg laissa la phrase en suspens.
— Sinon quoi ? demanda Henry.
— On est mal. En général, ils assèchent l’égout au moment de tirer la grande chasse.
Le garçon, qui avait suivi la créature, s’arrêta :
— Tu veux dire que… que… qu’ils vont inonder les égouts ?
— Je ne sais pas mentir, rappela l’endolg. Je ne peux pas en être sûr. Mais je pense que c’est une possibilité.
Pour la troisième fois de l’après-midi, Henry inspira un grand coup afin de combattre la panique – et toussa tant l’air était chargé de bactéries.
— Qu’est-ce qu’on peut faire ? s’enquit-il d’une toute, toute petite voix.
— Bifurquer pour éviter les tunnels principaux. Dans les canalisations latérales, le flux sera forcément moins important.
— Je vois pas de bifurcations.
— Moi non plus, reconnut Flipflop. Par contre, j’entends un grondement lointain.
— Moi aussi.
— Il n’y a pas trente-six solutions, résuma la créature. Allez, prends tes jambes à ton cou ! Et vite !
Henry obéit.
Il se mit à courir. Il ne pensait plus qu’à ça. Courir. S’enfuir. Plus rien ne comptait que ça : allonger la foulée, pousser sur les bras, éviter le point de côté, rythmer son sprint. Encore et encore.
Soudain, une idée parasite lui vint à l’esprit. Il se retourna. L’endolg avait disparu.
— Flipflop ! cria-t-il.
Pas de réponse. Il s’en doutait. Quel imbécile ! Les endolgs avaient beaucoup de talents… mais pas de pieds. Ils rampaient en sinuant à la manière des serpents. Moins rapidement.
Henry sentit une terrible culpabilité s’abattre sur lui. Un endolg ne doit pas peser lourd. Le garçon aurait pu le prendre avec lui. Flipflop ne l’aurait pas retardé. Sauf que Henry n’avait pensé qu’à lui. Il avait détalé comme un lapin effrayé. Comme un lâche.
— FLIPFLOP ! hurla-t-il de nouveau.
Puis il se remit à courir d’où il venait.
« Trop tard », pensa-t-il en voyant le mur d’eau qui se précipitait vers lui.