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Lorsque l’Empereur pourpre mourait, la tradition exigeait que son corps fût paré du costume d’apparat, puis placé sous un sortilège de conservation. Sa dépouille était alors présentée à la Cathédrale jusqu’au couronnement de son successeur. Quatre membres de la Garde impériale, en grand uniforme, étaient postés aux coins du cercueil, tandis que les sujets loyaux du Royaume défilaient en larmes pour rendre un dernier hommage au défunt.
Mais le dernier Empereur pourpre, Apatura Iris, avait perdu l’essentiel de son visage dans l’attentat qui lui avait coûté la vie ; et aucun sortilège de remodelage d’aucune sorte n’avait été capable de le reconstituer. Dès lors, il était hors de question de montrer le cadavre. On l’avait donc placé sous sortilège dans une crypte du palais. Les prêtres mortuaires en prière étaient chargés de le veiller.
Et ils avaient failli à leur mission.
— C’était comme ça quand je suis arrivé, murmura Épine, misérable.
Tous les regards étaient posés sur le cercueil. Vide. Nulle trace de vandalisme. Nulle trace d’effraction. Nulle trace du corps, non plus. Simplement, la dépouille de l’Empereur n’était plus là.
— Qui a célébré la dernière cérémonie de prières ? s’enquit Bleu. Celle qui s’est déroulée avant la tienne ?
Thorn hésita :
— Frère Sinapis, je crois… Mais j’ai parlé avec lui. Tout était en ordre quand il est parti.
— Les gardes ?
Ils étaient postés à l’entrée de la crypte, en tenue officielle, et non devant le cercueil. Ils auraient remarqué toute tentative d’intrusion !
— Ils n’ont rien vu, Sérénité.
— Je veux parler à Frère Sinapis moi-même, dit Bleu d’une voix glaçante. Et à chacun des gardes. Fais-les venir dans mes quartiers, je te prie. Je veux voir Sinapis en premier. Que les prêtres soient tenus à l’écart les uns des autres d’ici là. J’exige qu’ils n’aient aucun moyen de communiquer entre eux tant qu’ils ne m’auront pas raconté chacun leur version de l’affaire. Et je souhaite également que…
— Un instant, Bleu, l’interrompit Pyrgus.
Il n’avait rien dit depuis qu’Épine avait accouru devant le logement du Gardien. Mais le ton autoritaire dans sa voix surprit la Princesse. Ainsi que l’expression grave et impénétrable qu’affichait le visage de son frère.
— Nous devons discuter de cela… et d’autres sujets avec M. Fogarty, poursuivit Pyrgus.
— Il n’est pas là, lui rappela Bleu.
— Je préfère ne faire confiance à aucun serviteur, murmura son frère un ton plus bas, comme si cela avait suffi à empêcher Épine de l’entendre. J’aimerais que tu te translates.
— Moi ?
— Oui. Va chercher M. Fogarty dans le Monde analogue. Ses affaires personnelles attendront. Je me charge d’interroger Sinapis et les gardes.
Il se tourna, et sa voix redevint tranchante :
— Toi, Épine, organise personnellement les fouilles et les recherches au sein de cette crypte. Annonce au Capitaine chargé de la Surveillance que je t’ai donné les pleins pouvoirs. Fouille cette zone de fond en comble. Traque les moindres indices, si minuscules soient-ils. Ne recule devant rien. S’il te faut retourner cette crypte pour récolter un échantillon, retourne-la sans hésiter.
Bleu était sidérée. Ce Pyrgus décidé, sûr de lui – en un mot : impérial – elle ne le connaissait pas. Soudain, il pivota et la fixa, la mine étonnée :
— Tu es encore là, toi ? Qu’est-ce que tu attends pour te translater ? La situation est grave, Bleu ! Dépêche-toi !
— J’y vais, chef, murmura-t-elle. J’y vais de ce pas.