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Ces gens sont dangereux, murmura M. Fogarty.
— Pourquoi dis-tu ça ? demanda Mme Cardui.
Ils étaient dans la forêt, assis sur le tronc moussu d’un grand arbre. Devant eux, dans la clairière, les Fées de la Forêt dansaient autour d’un curieux feu de camp, au son hypnotique des tambours et des cornemuses.
— Je n’aime pas leur technologie, chuchota Alan. Trop de sortilèges. Et ces portails vers d’autres planètes… Ces armes qui peuvent percer n’importe quelle armure, si solide soit-elle… Cette capacité à passer à travers les murailles les plus épaisses… Si on additionne l’ensemble, on obtient une puissance de feu contre laquelle le Royaume n’a rien à opposer.
— Pourquoi s’opposer aux Fées de la Forêt ? rétorqua la Femme peinte. Ce sont nos amies. Elles l’ont prouvé.
— Elles sont nos amies à l’heure actuelle, reconnut l’ex-Gardien. Mais demain ? Après-demain ? Dans une semaine ? Un mois ? Une année ? Mettrais-tu ta main à couper qu’elles le seront encore ?
Cynthia ne trouva rien à répondre.
— Tiens, regarde leur feu de camp ! s’exclama M. Fogarty à voix basse. Il réchauffe ; et cependant, tu as vu ces flammes ? Elles sont noires. Noires ! Des flammes noires ! Je sais : c’est pour éviter d’émettre des signaux lumineux qui risqueraient de signaler leur présence à des ennemis ou à des curieux. Comment lutter contre une technologie aussi avancée ?
— Tu te trompes, Alan : les flammes noires, c’est pour ne pas brûler de vrai bois et ne pas risquer de mettre le feu à la Forêt.
— Et alors ?
— Elles ne veulent pas risquer de mettre le feu à la Forêt parce qu’elles l’aiment.
M. Fogarty réfléchit un moment. Puis déclara :
— Je vois où tu veux en venir… Tu penses qu’elles n’ont pas l’intention de nous déclarer la guerre parce qu’on ne les intéresse pas ?
— Je les connais depuis des années. Personne ne les intéresse. Elles aspirent juste à vivre en paix dans leur Forêt.
— Alors que nous vaut leur assistance ?
— Les manigances de Noctifer. S’il n’avait pas creusé ses trous de l’Enfer et ainsi menacé l’équilibre de la Forêt, jamais les Fées ne nous auraient aidés. Je t’assure, tant que nous les laisserons tranquilles, elles nous laisseront tranquilles. Reconnais que si elles avaient voulu nous assaillir, elles n’auraient eu aucun mal à nous donner une leçon mémorable !
— Moui, peut-être…
L’ex-Gardien s’absorba un court instant dans la contemplation de la chorégraphie.
— Je me demande où ils en sont, grogna-t-il.
— Pyrgus et Bleu ?
— Oui.
— Tu aurais aimé les accompagner ?
— Bien sûr. Mais je vieillis. Il y a ça aussi. La fin approche. C’est difficile à accepter.
Mme Cardui posa une main sur celle d’Alan, et ils restèrent un moment silencieux, à écouter la musique plaintive qui montait du feu.
— Dis-moi quel… quel destin extraordinaire t’a conduit en notre Royaume ? s’enquit la Femme peinte.
— Tu le sais déjà, Cynthia.
— Moi ?
— Tes informateurs ont dû te le raconter.
Mme Cardui sourit :
— J’aimerais l’entendre de ta propre bouche, avec tes propres mots… si ça ne te gêne pas !
M. Fogarty sourit à son tour.
— C’est un enchaînement de coïncidences, murmura-t-il. Disons que, lorsque j’ai eu quatre-vingts ans, j’ai commencé à me laisser aller. Normal, à cet âge, non ? La fatigue, un peu… Et puis, à quoi bon continuer comme avant ? Faire semblant qu’on n’a pas changé ? On est bien placés pour savoir qu’on a changé. Je n’étais plus le même. Je vivais seul. Isolé. Perdu. Bref, ma maison n’était plus impeccablement tenue. Plus du tout. Je m’en moquais, mais je me suis dit qu’il fallait que je prenne quelqu’un pour s’occuper du ménage, histoire d’éviter que les Autorités sanitaires ne me tombent dessus. D’un autre côté, je ne voulais pas d’une vieille bique qui passe juste un coup de plumeau trois fois par semaine en jacassant…
Le vieil homme carra les épaules et continua :
— Bon, donc j’ai rencontré un gamin.
— Henry Atherton ?
— Oui. Il cherchait sa sœur dans une de ces horreurs qu’on appelle un centre commercial. Il s’était arrêté devant une boutique d’informatique. Il s’intéressait à une espèce de machine pour faire de la musique. Il est passé à autre chose très vite – tu sais comment sont les jeunes, de nos jours. Incapables de se concentrer sur quoi que ce soit.
— J’adore quand tu fais ton aigri, avoua Mme Cardui, les yeux pétillants.
— Je ne suis pas aigri. La preuve : je trouvais que ce garçon avait une bonne tête. En plus, il était plutôt costaud. Le travail ne le tuerait pas. Exactement ce dont j’avais besoin. Il n’y avait qu’un problème : sortis du sexe et du boum-boum qu’ils appellent de la « musique », les ados ne s’intéressent à rien. Aucune chance que ce gamin accepte de travailler pour moi. Mais je n’avais rien à perdre. Je lui ai donc proposé ce petit boulot, au cas où.
— Et il l’a accepté ?
— Ouais. Il voulait s’acheter un lecteur MP3.
— Un quoi ?
— Un truc pour écouter de la musique dans la rue, je crois.
— Écouter de la musique dam la rue ? Mais pour quoi faire ?
— Tu le lui demanderas si ça te chante. À cause de cet engin, il avait besoin d’argent ; et moi, ça m’arrangeait bien, tu penses !
— Donc notre rencontre tient à un lecteur MP3 ? résuma la Femme peinte avec malice.
— En quelque sorte…
— Que s’est-il passé ensuite ?
— J’ai pris Henry à l’essai. Il était parfait. Il arrivait à l’heure. Ne rechignait pas à la besogne. Ne jacassait pas. Ne volait pas. Ne martyrisait pas mon chat. Tout allait pour le mieux jusqu’au jour où il est venu me voir avec un bocal en verre.
— Vide ?
— Non. Dedans, il y avait une fée miniature.
— Pyrgus !
M. Fogarty acquiesça.
— Voilà comment tout a commencé, conclut-il.
— Et après, poursuivit Mme Cardui, Henry est venu dans le Royaume avec toi, et Pyrgus l’a nommé Lame Illustre et Chevalier de la Dague grise…
— Je ne suis pas sûr qu’il en avait le droit. Ces nominations honorifiques sont à la discrétion de l’Empereur ; or, il n’était qu’Empereur héritier, à l’époque. Mais Pyrgus devait une fière chandelle à Henry, qui l’avait fait revenir de l’Enfer. Je pense qu’il envisageait de confirmer la nomination de Henry après la cérémonie de son Couronnement. J’espère qu’il ne leur est rien arrivé… Quoique ça m’étonnerait. Depuis quelque temps, il n’arrive que des catastrophes…
— Tu exagères, Alan.
— Ah bon ? Cite-moi un événement sympathique qui soit arrivé depuis deux semaines ! Je t’écoute !
— Je peux en citer deux ?
— J’en doute, grommela l’ex-Gardien. Enfin, bon, chiche !
— Petit un : tout était perdu, vous étiez en exil et les sbires de Noctifer s’apprêtaient à vous trancher le cou quand, soudain, des inconnus viennent vous sauver ! Pas mal, comme « événement sympathique », non ?
— Mouais, d’accord. Et le petit deux ?
— Il est un peu plus ancien, je te l’accorde… Tu es sûr que tu ne vois pas ?
Mme Cardui fixa le vieil homme, qui ouvrit de grands yeux.
— Non, marmonna-t-il, je vois pas. Désolé.
— Alan… Réfléchis…
— Non, je…
Soudain, à force de regarder Cynthia, M. Fogarty eut une idée. Une idée qui le fit rougir comme une pivoine.