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bureau à Ottawa pour gérer la correspondance avec l’étranger38. Ce ne peut être un ministère des affaires étrangères – la concession faite au Canada serait trop grande, puisque ce dernier n’est, juridiquement parlant, qu’une très grande et importante colonie. On l’appellera donc plutôt ministère des affaires extérieures, ce qui n’a pas besoin d’explications sans toutefois constituer une véritable revendication. Ce ministère est situé au-dessus d’un salon de barbier dans le centre d’Ottawa, bien qu’il déménagera plus tard dans un édifice plus imposant. La tâche est confiée à un jeune ministre mais, fait plus important, c’est sir Joseph Pope qui prend le bureau en charge.
Bryce s’emploie à « nettoyer l’ardoise » des problèmes canado-américains urgents. Pour la plupart, il ne s’agit pas de grandes questions politiques et ils ne nécessitent pas d’intenses négociations. Un point ressort du lot. de nombreux fleuves et rivières franchissent la frontière canado-américaine et celle-ci traverse les Grands Lacs en leur milieu. Certains territoires frontaliers sont colonisés depuis plus d’un siècle et sont de plus en plus peuplés.
Les habitants du bassin des Grands Lacs, de la vallée de la rivière saint-Jean, de la rivière rouge et de la côte britanno-colombienne exploitent la terre sur laquelle ils vivent. ils y construisent des villes, qui ont besoin d’eau et ils rejettent leurs eaux usées dans cette même eau. La ville de Chicago propose même de dériver l’eau des Grands Lacs de façon à pouvoir évacuer ses eaux usées vers le Mississippi. C’est l’industrie qui est le prix du progrès et elle produit de la pollution, des déchets chimiques, de la poussière de charbon et des effluents nuisibles. en général, les villes enfouissent leurs problèmes, des ruisseaux autrefois chatoyants devenant des fossés pollués, mais il n’est pas possible de le faire à grande échelle.
Les habitudes économiques canadiennes et américaines empiètent sur la frontière et il y a des conflits d’intérêts le long de cette dernière. Qui est l’empoisonneur et qui est empoisonné ?
Ce ne sont pas là des problèmes que les politiciens tiennent à résoudre eux-mêmes. La pollution va de soi. La crasse des villes, l’odeur des usines à papier ou des affineries de métaux font partie des réalités de l’existence ; elles sont même le signe d’une activité menant à la prospérité.
La lutte anti-pollution va ébranler les assises de la société, une tâche qu’il vaut mieux laisser aux églises.
Fait notable, les gouvernements canadien et américain signent alors un traité des eaux limitrophes en 1909. Celui-ci prévoit la création d’une Commission mixte internationale (CMi) de trois membres de chacun des deux pays et il n’y a cette fois aucune disposition prévoyant la présence d’un membre britannique. La CMi doit enquêter et faire rapport sur des questions inhérentes aux eaux limitrophes, ce qui comprend les Grands 252
UnE HIsTOIRE dU Canada
Lacs, et en assurer l’arbitrage au besoin39. si on le lui demande, elle peut aller plus loin et servir de tribunal sur toute question que les gouvernements canadien et américain voudront lui soumettre.
au moment de la signature du traité, roosevelt en est à ses derniers mois à la Maison-Blanche. C’est son successeur, William Howard taft, à l’encontre de roosevelt un avocat très connu, qui entreprend sa mise en application. taft considère la CMi comme un tribunal, une sorte de version internationale de la Cour suprême des états-Unis. il semble qu’il soit prêt à accepter ce genre de tribunal mixte avec le Canada parce qu’il voit dans ce dernier, avec ses traditions de common law et ses coutumes semblables, un partenaire acceptable dans une entente supposant une limite à la souveraineté américaine et canadienne le long de la frontière. autrement dit, les deux pays mettent en commun leurs intérêts et n’y voient aucune contradiction.
Le mode de fonctionnement de la CMi n’est pas tout à fait à la hauteur des attentes de taft. Laurier ne lui confère aucune importance particulière et, en réalité, il n’y nomme même pas de membres canadiens avant d’arriver au terme de son mandat. C’est le successeur de Laurier, robert Borden, qui fait les premières nominations canadiennes, rendant ainsi la CMi fonctionnelle, avec un personnel permanent et des bureaux à Washington et Ottawa. dans la pratique, elle établit des faits au terme d’enquêtes minutieuses et ses conclusions reposent sur des preuves et des avis d’experts. ses membres sont davantage des fonctionnaires internationaux que des représentants de leur gouvernement respectif40.
nOTRE-DAmE DES nEiGES
Quand ils inventent le tarif préférentiel en 1897, Laurier et W.s.
Fielding s’attirent la bienveillante attention des partisans enthousiastes de l’empire britannique. Un jeune poète et journaliste anglo-indien, rudyard Kipling, écrit un poème à la gloire du Canada, « Our Lady of the Snows ». Peut-
être est-ce parce que ce n’est pas un de ses meilleurs poèmes, il sera cité à de très nombreuses reprises : « Fille je suis dans la maison de ma mère Mais maîtresse dans la mienne. »p>
La maison de la mère semble exiger des réparations de plus en plus nombreuses dans les années qui suivent le tournant du siècle. isolée sur le plan diplomatique à l’époque de la guerre des Boers, la Grande-Bretagne se met à se chercher des alliés : le Japon, d’abord, grâce à une alliance officielle conclue en 1902, puis, de façon beaucoup moins officielle, la France et la russie. (Les ententes avec la France et la russie sont si officieuses que 10 • explosion eT marasme, 1896–1914