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britannique est en outre mal dirigée. au terme d’une série de combats mineurs, les Britanniques sont défaits et repoussés. C’est une cuisante perte de prestige, extrêmement blessante pour la fierté britannique.
au Canada, on suit la question sud-africaine de près. au Canada anglais, à tout le moins, presque tout le monde est convaincu que Chamberlain et la Grande-Bretagne sont dans le droit chemin, et les Boers, sous les ordres de leur président à la barbe bizarre, Paul Kruger, totalement dans leur tort. Une conviction que ne partage pas Laurier, mais il mélange un peu d’insouciance à son scepticisme, convaincu jusqu’à la fin que la guerre n’aura sans doute pas lieu.
au moment où la guerre éclate, Laurier se trouve à Chicago. Pendant son voyage de retour, ses conseillers anglophones l’assurent qu’il se doit de dépêcher des troupes. Chamberlain les a demandées, le général britannique de la milice canadienne ne l’a caché à personne, et le gouverneur général, lord Minto, est favorable à cette idée. La presse apprend que des plans ont déjà été élaborés dans ce sens29. avec davantage d’à-propos, l’opinion publique canadienne-anglaise ne tolérerait pas qu’il en aille autrement.
il faut le reconnaître, Laurier s’efforce de résister à l’idée d’une contribution, ne renonçant à sa croisade qu’au moment où des ministres anglais de premier plan l’avertissent qu’ils sont prêts à quitter le parti et à provoquer sa scission. déjà, la réaction de l’opinion publique canadienne-anglaise est évidente : « Canada disgraced » (« Honte au Canada ») titre le Montreal Star. d’autres suivront, de Halifax, toronto et partout ailleurs où prospère le chauvinisme30. Laurier parvient à modifier les exigences britanniques en matière d’apport de troupes. Le War Office de Grande-Bretagne veut de petites unités, de la taille d’une compagnie, qu’il pourra intégrer à volonté aux unités britanniques existantes. Le gouvernement canadien souhaite voir ses soldats combattre ensemble, dans des formations de plus grande envergure, et il finit par obtenir gain de cause à ce chapitre.
Les Britanniques paieront la note une fois les Canadiens arrivés sur le champ de bataille.
sur un autre point, Laurier est moins convaincant. il ne faut pas considérer l’envoi de soldats canadiens comme un précédent, proclame-t-il. sur l’insistance de son lieutenant québécois, israël tarte, il concrétise cette affirmation dans un décret. tout le monde n’en est pas convaincu.
Pour Henri Bourassa, jeune député libéral plein de promesses et petit-fils de Papineau, l’envoi de soldats en afrique du sud est la goutte qui fait déborder le vase. avec beaucoup de réticence, il a accepté le compromis fait par Laurier à propos des écoles manitobaines, bien qu’il pensait avec raison que la minorité francophone s’en retrouvait désavantagée, voire sans défense. il entretient l’espoir de voir le Canada devenir un pays uni, 248
UnE HIsTOIRE dU Canada
partagé entre anglais et Français, mais est tout aussi convaincu qu’il y a une condition préalable à cela : convaincre les Canadiens anglais de donner la priorité au Canada, et non à l’empire britannique. en 1899, ce n’est manifestement pas le cas et Bourassa saisit l’occasion pour démissionner de la Chambre des communes pour ce motif et pour faire à nouveau campagne sur le thème de son opposition à la politique de Laurier en afrique du sud. Bourassa est ré-élu mais, aux élections générales de novembre 1990, Laurier balaie les sièges au pays et accroît même sa marge au Québec, en remportant cinquante-sept des soixante-cinq sièges de la province.
Quelque six mille soldats canadiens vont se battre en afrique du sud.
ils arrivent au bon moment, alors que des généraux compétents viennent de prendre le commandement de l’armée britannique et de la réorganiser en vue d’une campagne visant à s’emparer des capitales ennemies. Les Canadiens prennent part à la progression de l’armée et aux combats connexes, dont le point culminant est la prise de la capitale du transvaal, Pretoria, en juin 1900. L’armée de Boers a été vaincue mais non les Boers, comme on ne tarde pas à s’en apercevoir.
Les Canadiens peuvent suivre la campagne dans leurs quotidiens.
Le Montreal Star, le plus prompt à l’excitation des quotidiens chauvins du pays, ne ménage pas ses efforts pour encourager la confrontation au pays comme à l’étranger. Quand des étudiants de McGill manifestent devant les bâtiments des quotidiens français de la ville, siège du « manque de loyauté soupçonné », le Star fournit la bière pour défendre la cause. il s’ensuit bien entendu une émeute ; il faut faire appel à la milice et le gouverneur général envoie en Grande-Bretagne des dépêches chargées d’anxiété, déclarant qu’il y a des « raisons de s’inquiéter ». Carman Miller, l’historien qui couvre ces événements, commente « les insultes et la violence verbale des journaux à sensation » de Montréal ; c’est exactement ce que craignait Laurier31.
Les craintes se dissipent, bien que la guerre continue de faire rage.
Les Boers mènent une campagne de guérilla contre les forces impériales, qui répliquent en encerclant des Boers non combattants et en les plaçant dans des camps de concentration, où beaucoup meurent de faim. Leur but est de couper les vivres et le soutien aux guérilleros et d’aider l’armée à miner leur résistance. Les Boers finissent par en avoir assez et se rendre.
La reine victoria ne voit pas la fin de la guerre et c’est son successeur, édouard vii, qui préside la proclamation de la paix, qui survient juste à temps pour son couronnement, en juin 1902. Comme tous les premiers ministres coloniaux se rendent à Londres à cette occasion, Chamberlain en profite pour tenir une nouvelle conférence coloniale32.
en dépit de la victoire en afrique du sud, la situation n’est pas aussi rose qu’en 1897. sur le plan diplomatique, les Britanniques ont connu 10 • explosion eT marasme, 1896–1914