81.
Assise au chevet de son mari, Caroline lui caressa délicatement le front du bout des doigts. Les larmes qui coulaient sur ses joues étaient des larmes confuses, où se mêlaient soulagement et désarroi. Elle avait tenu jusqu'à maintenant, par miracle, et il était normal que ses nerfs lâchent enfin. Son instinct de survie avait brutalement cédé la place au traumatisme naturel de l'épreuve qu'elle venait d'affronter.
Elle s'essuya les joues et s'efforça de sourire en voyant son mari ouvrir les yeux.
— Tout va bien, Erik. Tout va bien, maintenant.
Le couple qui les avait trouvés dans la jungle les avait conduits jusqu'à la petite ville de Sucúa, fief des Indiens Shuar. Il y avait peu de médecins dans cette région, car les gens, ici, préféraient confier leur santé aux mains des shamans. Pour les Shuars, la maladie était considérée comme un dérèglement entre l'homme et la nature, et seul le shaman était à même de corriger ce déséquilibre – à l'aide de plantes, en général. Devinant que Caroline et Erik avaient davantage confiance en la médecine moderne, les deux Indiens les avaient amenés au docteur de la Fédération des Communautés Shuars, une organisation créée dans les années 1960 par un groupe de missionnaires progressistes salésiens pour défendre les droits des autochtones.
— Vous avez eu de la chance que Taïjin et sa femme vous aient trouvés, dit le médecin en refermant sa grande valise noire au pied du lit. Une chance incroyable, même. Les gens ne vont pas souvent sur le chemin où vous étiez, vous savez. Il doit y passer deux ou trois voitures par an, pas plus. Heureusement pour vous, ils étaient allés assister à l'initiation d'un Uwishin[1] dans un petit village, à quelques kilomètres de là où vous vous trouviez. Qu'est-ce que vous faisiez au milieu de la jungle ?
Caroline jeta un coup d'œil à son mari. Pouvait-elle ou non révéler la véritable raison de leur présence ? Ils n'en avaient pas encore parlé. Erik, qui avait deviné la question dans le regard de son épouse, ferma les yeux et fit discrètement non de la tête.
— Nous nous sommes perdus…
— Mais que faisiez-vous dans la région ? demanda-t-il avec un soupçon de reproche dans la voix.
Caroline avala sa salive, embarrassée. Prétextant des difficultés à s'exprimer en espagnol, elle haussa les épaules et se contenta de répondre :
— Voyage.
Le docteur parut sceptique mais n'insista pas. Depuis quelques années, il arrivait régulièrement que des Européens – attirés là par les histoires de plantes hallucinogènes que l'on racontait au sujet des Indiens d'Amazonie – se perdent en pleine jungle.
— J'ai mis votre mari sous antibiotiques. Il est hors de danger maintenant. Mais il a besoin de soins que je ne peux pas lui donner ici. Demain, nous pourrons le transférer à l'hôpital de Macas, c'est à moins d'une heure de route. Pour le moment, je préfère qu'il se repose.
Caroline acquiesça et adressa au médecin un sourire reconnaissant. Elle aurait aimé pouvoir se confier à lui, qu'il sache et qu'il comprenne à quel point ils étaient heureux d'être là, vivants. Mais c'eut été bien trop compliqué.
— Je reviendrai dans une heure pour voir comment il se porte.
— Merci beaucoup.
Il sortit de la petite pièce obscure.
— Je ne savais pas quoi répondre, murmura Caroline en se penchant vers son époux.
Erik s'efforça de lever la main vers elle et posa délicatement sa paume sur sa joue, avec un sourire affectueux.
— Tu as bien fait, mon amour.
— Tu es sûr ?
— Oui. Cela n'aurait servi à rien. Cela dit, il faudra bien qu'on prévienne les autorités un jour ou l'autre.
— Les autorités ? Quelles autorités ? Ici ? Ils ne vont rien comprendre. Et puis, je ne saurais même pas à qui parler !
— Non, non. En France.
— En France ? Mais qui ? La police ? Ils vont nous prendre pour des fous, Erik ! Que veux-tu qu'on leur dise ? Que nous avons été retenus dans le Centre contre notre gré ? Ce n'est pas tout à fait vrai. Nous sommes venus ici volontairement…
— Et Charles Lynch ? Il est mort tout de même ! Ce n'est pas rien ! s'exclama Erik.
Il fut alors saisi d'une longue quinte de toux. Caroline serra la main de son mari contre sa bouche et l'embrassa tendrement.
— Peut-être devrions-nous appeler sa fille, murmura-t-elle. Elle nous croirait, elle. Elle est forcément au courant.
Erik hocha la tête.
— J'ai gardé la photo que tenait Charles dans la jungle. Fouille dans mes affaires. Il y a son numéro inscrit derrière.
Caroline se leva et partit chercher la photo dans le jean en lambeaux de son époux. Elle trouva le cliché noir et blanc de l'actrice et lut l'étiquette collée au dos. Marie Lynch. Sa gorge se noua. Alors qu'elle ne la connaissait même pas, elle allait devoir annoncer à cette jeune femme la mort de son père. Ce n'était pas une tâche facile. Mais elle devait penser à tous les autres. Ceux qui étaient encore prisonniers dans le Centre. Elle plia la photo et la glissa dans sa poche.
— Il faut que je trouve un téléphone.
Elle se leva et quitta la petite pièce obscure.
1-
Le shaman, chez les Shuars.
Les cathédrales du vide
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