60.
Pour leur première nuit passée au milieu de la
jungle, Erik et Caroline Levin, sans surprise, avaient très mal
dormi, réveillés sans cesse par les piqûres d'insectes et par le
bruit. Il y avait beaucoup d'animaux sauvages dans la forêt qui
émettaient toute une panoplie de sons variés, et même les arbres
craquaient, grinçaient. Sans compter la peur qu'ils ressentaient
encore à l'idée d'être rattrapés par les gardes du complexe.
Leur petit-déjeuner s'était avéré frugal :
quelques biscuits et le peu d'eau qu'il leur restait. Ils n'avaient
emporté que deux bouteilles et il allait falloir au plus vite
qu'ils trouvent une source.
Masquant l'un et l'autre leur inquiétude
grandissante, ils s'étaient mis en route dans la même direction que
la veille. Le soleil transperçait par endroits la voûte des arbres
et faisait de grandes lames dorées qui tailladaient l'air, comme
des piquets de lumière entre lesquels il fallait se faufiler.
Ils marchèrent ainsi toute la matinée, faisant de
courtes pauses toutes les heures, puis ils s'arrêtèrent pour manger
sur une souche d'arbre, n'échangeant que de brèves paroles qui
trahirent leur angoisse partagée. Ils n'avaient plus rien à boire,
et plus le temps passait plus leur espoir de trouver de l'eau
potable en pleine jungle s'amenuisait. Ils reprirent alors leur
pénible progression dans la végétation dense. La chaleur et les
obstacles ralentissaient leur avancée et ils n'avaient pas la
moindre idée de la distance à laquelle se trouvait la première
habitation. Des jours de marche peut-être.
Alors qu'il tentait d'ouvrir le mieux possible la
voie pour son épouse, comme elle commençait à se plaindre d'avoir
les pieds en feu, Erik se demanda si Charles Lynch n'avait pas tout
simplement péri d'inanition dans la jungle. Il repensa à son
cadavre, étendu au pied d'un cèdre immense, la peau sur les os, le
regard horrifié. Puis il se vit aux côtés de son épouse, mort de
faim et de soif… Il chassa ces images et tenta de penser à la
France. À leurs familles. Leur maison.
En fin d'après-midi, il décida qu'il n'était pas
raisonnable de marcher davantage. Caroline, derrière lui, était à
bout de forces. Comme la veille, mais avant la tombée de la nuit
cette fois, ils établirent un campement provisoire et
construisirent une couche sommaire.
— Nous sommes partis trop précipitamment,
Erik. Nous ne tiendrons pas longtemps avec ce que nous avons
emporté. Nous n'avons plus rien à manger, plus rien à boire.
— Il va falloir qu'on se débrouille. Chercher
de quoi manger. Nous ne devons pas nous décourager, Caroline. Il y
a des fruits un peu partout…
— Chercher de quoi manger ? Mais tu te
crois dans un jeu télé, là ? s'emporta-t-elle, les nerfs à
vif. Comment veux-tu qu'on trouve quoi que ce soit dans cette
foutue jungle ? Tu sais reconnaître ce qui est comestible,
toi ?
— Non. Je ne sais pas. Mais c'est pas en
pétant les plombs qu'on va trouver des solutions.
Caroline regarda le visage désemparé de son mari,
puis elle murmura :
— Excuse-moi. Je… Je suis épuisée, je
m'emporte pour un rien.
— Repose-toi. Je vais faire un tour pour voir
si je peux rapporter quelque chose.
— Erik… J'ai peur que tu te perdes… Tout se
ressemble. Cette jungle est un véritable labyrinthe.
— Je ne vais pas aller loin, et je vais
repérer ma route. D'accord ?
Elle hocha lentement la tête. À vrai dire, elle
était trop fatiguée pour le contredire.
Erik prit le canif qu'ils avaient emporté, embrassa
son épouse sur le front et se mit en route.
Tous les dix mètres à peine il dessinait à l'aide
de sa lame une grande croix sur l'écorce d'un arbre. De toute
manière, il s'était promis de ne pas trop s'éloigner. Il avait beau
tout faire pour paraître sûr de lui devant sa femme, il était
lui-même mort d'inquiétude.
Il avança prudemment, inspectant minutieusement la
nature autour de lui. Les plantes comestibles poussaient plus
abondamment dans les clairières ou le long des rivages ; en
pleine forêt, les chances d'en trouver étaient minces.
Comme l'avait fait justement remarquer Caroline, il
n'avait pas une grande connaissance de ce qui était ou non
comestible. Pour ne prendre aucun risque, il décida de ne pas
chercher de graines, de racines ou de tubercules, même s'il savait
que certains étaient d'excellents féculents. Il espérait trouver
des noix de coco, des bananes ou n'importe quel agrume qu'il
saurait reconnaître.
Il tourna ainsi pendant plus d'une demi-heure dans
les environs de leur campement, mais il ne vit que des fruits qu'il
n'était pas en mesure d'identifier. L'idée que, par ignorance, il
passait peut-être à côté de mets parfaitement adaptés était
désespérante. Mieux valait avoir faim que mourir intoxiqué.
Soudain, alors qu'il était en train de revenir sur
ses pas, il entendit du bruit dans un arbre. Une sorte de cri aigu.
Il leva les yeux et aperçut un petit animal perché sur une haute
branche. C'était un jeune singe au poil roux, nerveux, et dont la
grande queue dessinait un arc de cercle en dessous de lui. Sa tête
noire et fripée faisait des mouvements brusques, comme s'il était
en permanence sur ses gardes.
Erik s'arrêta pour le regarder. La bête l'avait vu
mais, de là où elle se trouvait, elle ne devait pas se sentir
menacée. Le singe resta sur la même branche pendant quelques
instants puis se jeta en avant vers un arbre mitoyen. Il grimpa le
long du tronc mince et dénudé à une vitesse remarquable, puis
s'arrêta tout en haut, près d'une grappe de fruits abritée par les
feuillages.
L'ingénieur regarda le petit singe arracher un
fruit vert en forme de poire et croquer dedans. Un sourire se
dessina sur les lèvres d'Erik.
Merci, mon petit… A priori, ce qui est bon pour toi
est bon pour moi.
Mais son enthousiasme retomba quand il se rendit
vraiment compte de la hauteur à laquelle était perchée la
nourriture…
Il n'était pas certain de pouvoir grimper aussi
haut. Cela faisait des années qu'il n'avait pas escaladé un arbre,
et il doutait de sa capacité à le refaire aujourd'hui, à son âge.
N'aurait-il pas le vertige bien avant d'arriver au sommet ?
Erik n'avait jamais été un fanatique de l'altitude.
Le seul moyen de savoir, c'était d'essayer.
Il s'approcha de l'arbre, s'essuya les mains sur
son pantalon, estima la hauteur avec angoisse, puis, rassemblant
force et courage, s'agrippa au tronc pour tenter une
ascension.
Il dut s'y reprendre à plusieurs fois, jusqu'à ce
que les gestes qu'il n'avait pas pratiqués depuis l'enfance lui
reviennent. À la troisième tentative, il parvint à déterminer la
position la plus efficace. Retrouvant ses réflexes d'antan, il
commença à grimper, mètre après mètre. L'écorce rugueuse lui
éraflait les mollets, mais il n'y prêtait guère attention. Il
n'avait qu'une chose en tête, arriver au sommet, et son envie de
faire une bonne surprise à Caroline était plus forte que la
douleur. Alors il continua, tirant chaque fois plus fort sur ses
bras pour se hisser vers les fruits. Comme il arrivait à
mi-hauteur, le petit singe, apeuré, s'échappa et disparut dans les
feuillages. Erik s'immobilisa un instant, essayant de porter
l'essentiel de sa masse sur ses pieds pour soulager un peu ses
bras. Mais ses muscles étaient de plus en plus tendus, et la peur
de tomber n'arrangeait pas les choses. Pressé d'en finir, il reprit
son escalade.
Les derniers mètres furent particulièrement
pénibles. Il lui fallut passer outre la souffrance et produire des
efforts surhumains pour parvenir enfin à portée de la grappe.
L'ingénieur, à bout de souffle, tendit la main
aussi loin que possible. Ses doigts tremblants s'agrippèrent aux
fruits, mais ses pieds se mirent à glisser et il se retrouva
quelques centimètres plus bas sans avoir rien pu prendre. Il se
hissa à nouveau, étira le bras et parvint cette fois à arracher la
grappe entière. Manquant de perdre l'équilibre, il lâcha aussitôt
sa prise et se rattrapa au tronc. Les fruits tombèrent au pied de
l'arbre avec un bruit sourd. Il tenta de repérer le point de chute
et fut soudain pris de vertige. Il éprouva un violent haut-le-cœur,
comme si son estomac se vidait d'un seul coup. Il ferma les yeux et
ses doigts se crispèrent sur l'écorce.
Descendre. Descendre le plus vite possible. Effacer
le vide. Erik relâcha lentement son emprise sur le tronc, par
à-coups. L'arbre glissait entre ses doigts. Ses pieds frottaient,
s'accrochaient aux excroissances puis laissaient filer un peu de
distance.
Soudain, il perdit le contrôle de sa descente. Un
reste de branche coupée lui fit une entaille dans la main droite et
il eut si mal qu'il lâcha complètement l'arbre.
Tout se passa tellement vite qu'il n'eut pas le
temps de réagir. Son corps bascula d'un coup dans le vide. La forêt
tournoya autour de lui. Il s'entendit pousser un cri de surprise et
de peur. Puis il heurta violemment le sol, trois ou quatre mètres
plus bas, et tout s'éteignit autour de lui.