80.
Les routes n'étaient pas toutes dans un état
irréprochable. En altitude, elles étaient parsemées de nids de
poule et faisaient des lacets interminables sur les flancs arborés
des hautes montagnes. Il y avait un nombre impressionnant de
camions, la plupart en piteuse condition, même sur les voies les
plus étroites, et les chauffeurs avaient une interprétation très
personnelle du code de la route. Les voitures étaient souvent
surchargées, parfois on voyait même des enfants hilares qui se
serraient dans le coffre, haillon grand ouvert. De temps en temps,
ils se faisaient doubler par des chauffeurs de bus excités qui
propulsaient ces masses de tôle rouillée dans les pentes abruptes
sans la moindre appréhension.
Ils mirent un peu plus de dix heures pour rejoindre
la capitale de la province de Morona-Santiago. En se relayant tous
les trois derrière le volant, ils purent dormir à tour de rôle. Les
prochaines heures, les prochains jours même, risquaient d'être
éprouvants. Mieux valait accumuler le plus de sommeil
possible.
Les paysages qu'ils traversèrent en quittant le
bassin de Quito étaient d'une splendeur et d'une richesse
saisissantes. Ils furent tous trois subjugués par le dépaysement.
Le ciel était d'un bleu immaculé et l'on y voyait parfois planer
quelque condor majestueux qui défiait avec grâce les
impressionnants sommets de la cordillère. Le vert vif de la
végétation dense contrastait, soudain, avec la blancheur des neiges
éternelles. Ils traversèrent des villages indiens où les marchés
abondaient, hauts en couleur, et où les gens portaient costumes
bigarrés, ponchos rouges et chapeaux blancs, coiffés de plumes
teintes. Ici on faisait rôtir des cochons d'inde sur des broches,
là on transportait des produits sur son dos, dans d'immenses
paniers… Sur la route de Puyo, qui s'extirpait des montagnes à
force de méandres et de dénivelés, ils passèrent par un petit
bourg, épargné du monde moderne, où se tenait une procession
religieuse. Un Christ en croix, le corps couvert de sang, s'élevait
au milieu des fidèles en transe et des décors aux dorures
extravagantes.
En avançant vers l'est, ils découvrirent
progressivement le spectacle saisissant de l'Amazonie, luxuriante,
étouffante presque. D'un coup, la température se mit à grimper.
Après des heures de route au milieu des cimes, ils traversèrent le
Rio Pastaza et arrivèrent enfin dans la vaste plaine orientale où
la jungle prenait naissance et s'étendait jusqu'à la Colombie, au
Pérou.
— C'est magnifique, non ? demanda Ari à
Iris, à côté de lui.
Il parlait à voix basse pour ne pas réveiller
Krysztov, qui s'était endormi depuis un bon moment sur la
banquette.
— Oui.
En réalité, elle ne parvenait pas à profiter du
spectacle. Plus ils s'approchaient de leur destination, plus elle
se laissait gagner par l'angoisse de ne pas retrouver son frère
vivant. En venant ici, elle savait qu'elle avait pris un énorme
risque. Si le Docteur découvrait qu'elle l'avait doublé, les
chances de retrouver Alain en vie seraient probablement nulles.
Mais elles auraient été plus minces encore si elle n'avait rien
fait. Iris savait pertinemment comment se concluait ce genre de
situations. En fait, elle n'avait pas vraiment eu le choix.
Ari jeta un coup d'œil à sa collègue et lut
l'inquiétude sur son visage. Il savait qu'aucune parole n'aurait pu
la rassurer totalement, aussi se contenta-t-il de poser une main
sur son avant-bras et de lui adresser un sourire pour lui témoigner
son affection.
Quand enfin ils arrivèrent, exténués, dans la ville
de Macas, il était beaucoup trop tard pour espérer mener la moindre
enquête et ils s'installèrent à l'hôtel pour la nuit.