99.
Ils avaient passé l'après-midi entière à élaborer
leur plan. Pour minimiser les risques, ils avaient envisagé le plus
de scénarios possibles, mais ils ne pouvaient prédire ce que Weldon
avait manigancé. Étant donné leur très nette infériorité numérique,
ils avaient dû faire preuve d'imagination.
A priori, le Docteur
ignorait la présence de Vlaeminck en Équateur. Il était donc
préférable que le Belge reste caché. Cela ne gênait en rien leur
plan, au contraire. Quant à Krysztov, il se mettrait en retrait
pour assurer leur sécurité.
Ils avaient eu peu de temps pour étudier les plans
du temple d'Illapa que Vlaeminck s'était procurés avant leur
arrivée. Étendu sur une dizaine d'hectares, l'ensemble évoquait un
village en ruine, construit en rond sur une colline. La partie
centrale, au sommet, était un grand tombeau de deux étages. La
raison pour laquelle Weldon avait choisi ce lieu leur apparut
rapidement : la colline était percée par un réseau complexe de
tunnels, qui étaient autant d'échappatoires possibles.
En fin de journée, ils étaient montés dans le 4x4
et avaient emprunté un petit sentier de terre au milieu de la forêt
amazonienne avant d'arriver, un peu avant vingt-deux heures, aux
pieds des ruines.
Le site, perdu au cœur de la jungle, abrité
derrière le voile de la végétation dense, ressemblait, quoique de
taille plus modeste, au Machu Picchu. En contrebas, des rangées de
maisons en pierres entouraient la colline. Puis des terrasses de
culture, aménagées sur les pentes abruptes telles des jardins
suspendus, se superposaient jusqu'à la plateforme supérieure où
s'élevait le bâtiment principal. Un immense escalier, assez bien
préservé, menait vers le sommet depuis un large parvis
rectangulaire, entouré par les restes de plusieurs piliers
sculptés.
En arrivant, Krysztov repéra, en haut d'une
colonne, un point stratégique d'où il pourrait observer toute la
scène et protéger ses collègues au moment de l'échange. Le fusil
sur l'épaule, il fit signe aux deux autres et monta s'installer
discrètement.
Quand ils furent certains que le garde du corps
était en position, Iris et Ari avancèrent sur la grande esplanade
qui s'étendait aux pieds du large escalier. Ici, aucun arbre ne
venait boucher le ciel parsemé d'étoiles. C'était une nuit claire,
bleutée. Bordé des hauts piliers de pierre, le parvis rectangulaire
était quadrillé par des ombres régulières. Sur leurs gardes, ils
progressèrent jusqu'au bas des marches.
Le comité d'accueil était déjà là, en haut de la
colline.
Sur la plateforme supérieure, devant l'entrée du
grand tombeau, Ari compta sept silhouettes, éclairées par la
lumière orangée de torches plantées derrière elles. Six portaient
une combinaison sombre. Des gardes, sans doute. Quant au
septième…
Il l'aurait reconnu de plus loin encore. Cette
allure squelettique, ces longs cheveux bouclés, mal coiffés, cet
air d'un autre temps. Le Docteur en personne, alias Weldon. Ou
plutôt Jean Laloup. Mais nulle part il ne vit Alain Michotte.
— Ce salaud n'a pas amené ton frère, murmura
Mackenzie.
— C'était à prévoir, répondit Iris d'une voix
qui dissimulait mal son appréhension.
— Continuons comme prévu. On va voir comment
cela se déroule.
En haut des marches, le Docteur fit un pas en
avant. Dans son dos, Ari distingua les trois portes qui donnaient
sur le tombeau.
À cet instant, le téléphone de Mackenzie se mit à
sonner. Appel masqué. En haut des marches, Weldon tenait un
cellulaire contre son oreille.
Ari, ignorant comment il avait pu obtenir son
numéro, décrocha.
— Restez là où vous êtes, Mackenzie ! Où
est Zalewski ?
— Vous ne croyez quand même pas qu'on
prendrait le risque de se faire abattre comme des lapins !
répliqua Ari. Il est resté en retrait. Il a pour ordre de faire feu
si l'échange ne se passait pas comme prévu.
Laloup se pencha vers les hommes postés derrière
lui et murmura quelques mots. L'un des six gardes disparut dans
l'ombre. Puis le Docteur reprit la parole.
— Dites à Michotte de venir déposer les
documents au milieu de l'escalier.
— Où est Alain ?
— En sécurité, tout près d'ici. Nous ne le
lâcherons que quand je me serai assuré qu'il s'agit des bons
documents.
— Ce n'est pas comme ça que cela marche,
monsieur Laloup. Quelle garantie avons-nous que vous allez bien le
libérer ? Nous ne savons même pas s'il est en vie !
— C'est ça ou rien, répliqua le vieil homme
d'une voix dédaigneuse.
Ari se retourna vers Iris. Les choses étaient mal
parties. Il lui fit signe de lui donner les documents de Mancel.
Elle hésita, jetant des coups d'œil rageurs aux hommes postés en
haut du grand escalier. Puis, finalement, elle lui tendit une
grande enveloppe en papier kraft.
Mackenzie en sortit les vieux parchemins et les
dressa en l'air.
— Vous ne respectez pas votre part du contrat,
Laloup.
— Il n'y a pas de contrat, Mackenzie. Vous
nous donnez les documents, et ensuite on le libère. C'est à prendre
ou à laisser.
À cet instant, le cri d'un rapace déchira l'air, se
répercutant contre les parois de l'édifice.
Le visage de Mackenzie s'assombrit. Il leva les
vieilles feuilles au-dessus de sa tête, en direction de ses
ennemis. Il y avait là l'intégralité des papiers qu'ils avaient
trouvés sous l'église Saint-Julien-le-Pauvre. Une dizaine de titres
de propriété laissés par Mancel au xve siècle, des
documents manuscrits d'une facture exceptionnelle.
Ari plongea la main dans sa poche et en sortit son
briquet à essence. Tout en fixant le Docteur d'un regard plein de
défi, il alluma la petite flamme d'un geste assuré et l'amena juste
en dessous des parchemins.
Laloup fit un pas en avant.
— Qu'est-ce… Qu'est-ce que vous
faites ? ! hurla-t-il dans le téléphone.
— Tu les veux, tes documents ? Viens les
chercher, connard.
Les papiers s'embrasèrent d'un seul coup.
Avec un sourire cynique, Ari les déposa sur une
marche à ses pieds.