93.
Ari, ranimé par l'angoisse soudaine d'avoir perdu leur ami, retrouva ses esprits. Il s'appuya sur Iris et lui fit signe de se mettre en route.
Agrippés l'un à l'autre, ils firent le tour de la cathédrale par le sud. De la fumée commençait à s'échapper de tous les côtés et la partie arrière de l'édifice était déjà gagnée par un feu pour l'instant restreint, mais qui ne manquerait pas de grandir rapidement. Ari sentit les battements de son cœur s'accélérer. Un feu en pleine Amazonie. Il n'osait en imaginer les conséquences. Il pressa le pas.
Soudain, il fit signe à sa collègue de s'immobiliser.
— Éteins ta torche !
Iris s'exécuta. Elle aussi avait repéré les deux phares blancs à une centaine de mètres. Un SUV, moteur en marche, attendait face à la cathédrale en flammes.
— Tu crois que c'est eux ?
— Sûrement. Ils ont posté quelqu'un ici pour s'assurer qu'on allait bien crever à l'intérieur. Ce doit être eux qui ont déclenché l'explosion. Ces enflures ont attendu qu'on soit vraiment dans le centre.
— Attendons de voir s'ils partent. Laissons leur croire que nous sommes morts à l'intérieur.
— On n'a pas le temps, Iris. Krysztov est peut-être en train de suffoquer quelque part dans les décombres. Passe-moi ton flingue, j'ai perdu le fusil en bas.
Elle lui tendit l'arme, la mine grave.
— Reste bien cachée et attends-moi ici.
Ari s'enfonça dans la végétation dense de la forêt et, le dos courbé, décrivit un large demi-cercle à travers les arbres pour arriver derrière le véhicule.
Il n'était plus qu'à quelques mètres quand le 4x4 effectua soudain une marche arrière. Plus de temps à perdre. Ces ordures avaient peut-être Krysztov ou Alain. Ari se redressa et se mit à courir aussi vite qu'il put. Ses poumons le brûlaient encore et tous ses muscles lui faisaient mal, mais il devait tenir bon. Le visage fouetté par les branches, il s'efforça de maintenir le rythme de sa course malgré l'obscurité. Mais il vit alors le SUV finir son demi-tour et s'engager sur un petit sentier de terre. Il n'arriverait jamais à temps à la hauteur des fuyards. Il tendit son arme, visa un pneu et appuya deux fois sur la détente. Il manqua sa cible. Le véhicule accéléra.
Ari se précipita jusqu'au sentier, ajusta son tir et envoya deux nouvelles balles. En vain. Les lueurs rouges des feux arrière disparurent bientôt derrière le rideau de la nuit.
Il poussa un grognement de rage. Il lui avait semblé ne voir qu'une seule silhouette à l'intérieur du véhicule. Mais comment en être sûr ?
Les nerfs à vif, il rebroussa chemin vers la cathédrale, où le feu ne cessait de grandir. Le souffle court, il sentait le sang battre à ses tempes et la tête lui tournait. Au loin, il entendit soudain la voix d'Iris qui semblait s'échapper directement du bâtiment en flammes.
— Ari ! hurlait-elle. Viens m'aider !
Estimant la direction d'où provenaient les cris, il partit en courant. Derrière une porte basse du flanc de la cathédrale, il aperçut deux ombres qui se découpaient sur la toile orangée de l'incendie. Dans les vapeurs vacillantes, derrière un rideau de flammèches incandescentes, Iris traînait tant bien que mal le corps inerte de Zalewski.
Ari se précipita dans l'ouverture pour lui prêter main-forte. Évitant une pluie de débris que les flammes avaient arrachés à l'édifice, il hissa Krysztov sur ses épaules et le sortit de cet enfer brûlant.
— Il respire encore, hoqueta Iris, essoufflée.
— Il faut qu'on se casse d'ici tout de suite ! Toute la forêt risque de cramer.
Mackenzie essaya de ranimer le Polonais en lui donnant quelques claques, mais il avait sombré dans un coma profond. Il le prit à nouveau sur ses épaules et fit signe à Iris de lui ouvrir la voie.
— On retourne au 4x4.
Ils firent tout le trajet en sens inverse. Freiné par le poids de Zalewski, Ari parvint tout de même à marcher à grands pas pendant un certain temps, jusqu'à ce que sa nuque lui fasse trop mal et qu'il capitule.
— Il faut que tu m'aides, Iris, j'en peux plus.
Ils portèrent le garde du corps ensemble. Quand ils arrivèrent enfin devant la voiture, ils glissèrent Krysztov sur la banquette arrière puis Ari se laissa tomber le long de la portière, exténué. La bouche ouverte dans une grimace de douleur, il peinait à retrouver une respiration normale.
— Tu veux que je conduise ? demanda Iris en se penchant au-dessus de lui.
L'analyste hocha la tête.
— Avec plaisir, ânonna-t-il.
— On va où ?
— Sucúa. Voir le médecin.
Iris se faufila derrière le volant et extirpa péniblement le véhicule de l'enchevêtrement de plantes. Ils s'enfoncèrent dans la jungle et les flammes disparurent lentement dans le rétroviseur.
Le trajet sembla irréel à Ari. Entre inquiétude et colère, affaibli par les épreuves qu'il avait traversées, il resta les yeux perdus dans le vague, incapable de mesurer le temps qui passait.
Il était plus de quatre heures du matin quand ils arrivèrent au siège de la Fédération des Communautés Shuars. Ils n'eurent pas besoin de réveiller le médecin. Tout le village était débout : la nouvelle de l'incendie était déjà parvenue jusqu'ici et les secours se mettaient en route. Tout le monde – pompiers, policiers, secouristes, mais aussi civils – se préparait à combattre les flammes. La nuit s'annonçait longue.
— Mon dieu ! Vous étiez dans l'incendie ? demanda le docteur en voyant arriver Iris et Ari qui portaient leur ami.
— Oui.
— Posez-le sur le lit.
Le médecin se précipita vers un placard et en sortit un masque à oxygène avec une lourde bouteille rouillée.
— Vous pensez que c'est grave ? demanda Iris d'un air alarmé.
Le docteur plaça le masque sur le visage du Polonais et le régla sur un haut débit.
— Intoxication au monoxyde de carbone. Il devrait s'en tirer. Les brûlures n'ont pas l'air trop fortes.
Il s'absenta et revint avec pommades et pansements.
— Les Levin ne sont plus là ? demanda Mackenzie.
— Non. J'ai obtenu une place pour Erik à l'hôpital de Macas. Ils sont partis hier soir. Maintenant, allez vous reposer dans la pièce à côté et laissez-moi m'occuper de votre ami.
Les cathédrales du vide
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