89.
— Ça devient de plus en plus difficile
d'avancer dans ce merdier.
Malgré les pleins phares, l'obscurité épaisse de la
nuit devenait pénible à affronter. Cela faisait un moment déjà que
Krysztov avait enclenché la transmission intégrale du 4x4, mais
d'une petite route ils étaient passés à un chemin, et d'un chemin à
un simple sentier. L'espace entre les arbres se réduisait de plus
en plus et franchir les nombreux obstacles relevait de l'exploit.
Installés tous les trois à l'avant du véhicule, ils devaient
s'agripper – l'un au volant et les deux autres aux poignées
prévues à cet effet – pour ne pas se cogner contre le toit ou
les vitres.
— Continue aussi longtemps que possible, ça
nous fera toujours ça de moins à parcourir à pied.
Ari jeta un coup d'œil à la carte. A priori, ils
n'étaient plus qu'à une dizaine de kilomètres de leur
destination.
Le lendemain de leur rencontre avec Caroline et
Erik Levin, ils avaient soigneusement préparé leur expédition.
Pendant que Krysztov s'était débrouillé pour rassembler du matériel
et des armes, Iris et Ari étaient allés chercher des informations
sur la mystérieuse cathédrale dans les archives de la ville.
Les urgences étaient multiples : bien sûr,
Iris était pressée de retrouver son frère, mais en plus Ari se
doutait que le SitCen ou la DCRI finiraient par être informés de
leur expédition secrète. Enfin, il avait promis à Caroline Levin de
mettre le consul au courant rapidement, et il tenait à mener à bien
son expédition avant, car une fois les autorités prévenues, il
serait trop tard : le dossier leur échapperait
automatiquement. Toutefois, ils avaient attendu que la nuit soit
avancée pour se mettre en route. Ils voulaient bénéficier de
l'effet de surprise et espéraient arriver à un moment où tout le
monde, ou presque, serait endormi.
— Tu es sûre de la localisation, Iris ?
demanda Krysztov, les mains crispées sur le volant.
— Certaine.
— Et vous qui savez tout, reprit le Polonais,
vous pouvez me dire ce qu'une cathédrale gothique fait dans la
jungle, en plein milieu de l'Amazonie ?
— C'est une réplique de la cathédrale Santa
María de Burgos, en Espagne, expliqua Iris. Les conquistadores
l'ont faite construire ici aux alentours de 1535 pour marquer leur
domination sur l'empire Inca.
— Mais pourquoi à cet endroit ? En pleine
jungle ?
— Visiblement, c'était un site sacré pour les
Incas. C'est assez classique dans l'histoire de la
christianisation : on construit des églises là où se situaient
les lieux saints de la religion qu'on veut remplacer.
— Moi, ce qui m'étonne, fit remarquer Iris,
c'est que les deux endroits qui semblent liés avec ce cristal, ici
et à Paris, soient précisément situés en dessous d'un bâtiment
sacré. Cette cathédrale et Saint-Julien-le-Pauvre…
— Tu prends peut-être le problème à l'envers.
Il est possible que ces lieux aient été considérés comme sacrés
justement à cause de ce qu'ils cachaient dans leur sous-sol, avant
que les bâtiments soient construits… Et puis je te rappelle que,
pour l'instant, si l'on en croit Erik Levin, Weldon n'a rien trouvé
ici. Si ça se trouve, il n'y a absolument rien en sous-sol.
— Il y a peut-être aussi un rapport avec la
légende de la Terre Creuse, ajouta Iris. La cathédrale se trouve à
une quinzaine de kilomètres à peine des grottes de Los Tayos…
Ils furent interrompus dans leur conversation par
l'arrêt soudain du 4x4. Ari, projeté violemment en avant, se retint
de justesse au tableau de bord.
— Désolé, maugréa Krysztov, mais je ne peux
pas aller plus loin. Il faut qu'on finisse à pieds. Sinon, nous ne
pourrons jamais revenir en arrière.
— OK. Allons-y.
Tous trois sortirent de la voiture et se
rejoignirent devant le coffre.
— J'ai paré au plus urgent, expliqua le
Polonais en ouvrant le grand sac de sport à l'arrière du véhicule.
Des lampes de poche, une trousse de secours, une machette, des
cordes, des couteaux, trois talkies-walkies. Question artillerie,
j'ai pas pu faire de miracle, j'ai été obligé de me fournir au
rayon chasse.
Ari ne put retenir un ricanement. Il devinait la
déception dans le regard du garde du corps.
— Tu veux dire qu'on va tirer de la
grenaille ?
— Non, quand même pas. J'ai acheté deux fusils
à pompe. Des Mossberg 500, calibre 20, avec 7 balles dans le
magasin. C'est vendu comme fusil de chasse, mais c'est l'arme
préférée des flics, ici. C'est une version à canon court. Ça tire
pas très loin, mais ça fait super mal.
— Merveilleux.
— Iris, même si tu restes à l'extérieur, je
serais plus rassuré de te savoir armée. Je me suis dit que tu
préférerais un flingue plutôt qu'un fusil…
— Je préférerais rien du tout, répliqua-t-elle
en secouant la tête.
— Je t'ai trouvé un Colt Cobra. C'est petit,
c'est léger. C'est avec ça que Jack Ruby a buté Lee Harvey
Oswald.
— Ta fascination pour les armes me consterne,
Krysztov.
— Je sais. Mais elle te sauvera peut-être la
vie.
Iris haussa les épaules. Le Polonais lui déposa le
revolver et une boîte de munitions entre les mains.
Les deux hommes s'équipèrent en silence. Ari ne put
s'empêcher de penser que cet instant scellait la reformation de
l'équipe de choc qui avait, quelques mois plus tôt, fait tomber la
secte du Vril. Il espéra que, cette fois, ils pourraient aller
jusqu'au bout en faisant arrêter les véritables responsables de
toute cette affaire.
— Tiens, dit le Polonais en lui tendant des
gants et un masque. Mieux vaut se protéger. Visiblement, ces types
sont amateurs de neurotoxiques.
Ari remarqua alors que le visage d'Iris s'était
assombri, comme si elle venait de prendre conscience de la
dangerosité de leur expédition.
Pressée de retrouver son frère, elle avait
longuement insisté pour entrer à l'intérieur du complexe avec eux,
mais Zalewski avait refusé catégoriquement. Elle n'avait pas de
réel entraînement au combat, et avoir quelqu'un à l'extérieur pour
surveiller les éventuelles entrées et sorties ne serait pas
superflu.
— OK. Il va falloir faire vite, très vite,
expliqua Krysztov en regardant Mackenzie. Selon Erik Levin, les
portes sont protégées par des alarmes, et nous n'avons pas ici le
matériel suffisant pour les désactiver. Bref, on n'a qu'une seule
solution : on entre en force des deux côtés et on les écrase
avant qu'ils n'aient le temps de comprendre ce qui leur
arrive.
— Du pur Zalewski, ironisa Mackenzie. La
délicate technique de la force brutale.
Le Polonais se retourna vers le coffre et en sortit
une petite boîte en fer.
— Tiens, dit-il en tendant l'objet à son ami.
Tu fais très attention, c'est pas hyperstable.
— Je sais.
Deux heures avant leur départ, Zalewski avait
fabriqué du peroxyde d'acétone, un explosif artisanal. Ce n'était
pas le plus efficace, et encore moins le plus sûr, mais il n'avait
eu ni le temps ni l'équipement nécessaire pour fabriquer autre
chose. Il avait également dû ajouter du plastifiant pour rendre
l'explosif brisant et accroître leurs chances de faire sauter les
portes.
— Bien. On y va.
Ari passa le premier. Il ouvrait la voie à grands
coups de machette tandis que le garde du corps l'aidait à maintenir
le cap à l'aide d'une boussole. Ils avançaient lentement, freinés
par la densité de la végétation et les dénivelés. Malgré
l'obscurité, il faisait encore chaud et le poids de leur équipement
devint rapidement un calvaire. Après une heure de marche,
toutefois, Zalewski annonça à ses amis la bonne
nouvelle :
— On n'est plus très loin.
Ils s'arrêtèrent pour inspecter les environs. Rien
ne bougeait dans la jungle endormie.
— C'est par là ? demanda Ari en pointant
du doigt vers le nord.
— Oui, mais fais attention. Ça ne m'étonnerait
pas qu'il y ait des caméras ou des détecteurs pour protéger la
zone.
L'analyste se remit en route en prenant davantage
de précautions, promenant le faisceau de sa torche sur le sol et en
hauteur afin de scruter au mieux l'espace autour d'eux. Soudain, la
lumière de sa lampe se réfléchit contre une paroi de verre, à
quelques mètres seulement : un bout de vitrail brisé. Ari
s'arrêta, puis il fit signe à ses compagnons et ils s'approchèrent
en silence, médusés.
Cachée au milieu des arbres comme un vaisseau dans
la brume, la cathédrale en ruine se révéla peu à peu sous leurs
yeux ébahis. Ils avancèrent de quelques pas pour mieux la
contempler. L'ensemble, dont on devinait encore la blancheur
passée, alliait la rigueur de l'architecture gothique à
l'exubérance espagnole. Partiellement recouverte de plantes et en
partie effondrée, elle ressemblait à un temple oublié de la
cordillère des Andes.
La façade principale, richement décorée, était
percée d'une large rosace et soutenait une série de huit statues
représentant des rois, dont très peu étaient encore intactes.
L'édifice était flanqué de deux tours d'où s'élevaient de hautes et
fines flèches ouvragées.
Ari se faufila entre les arbres et s'immobilisa
face à l'entrée, là où un parvis de pierres était parvenu, tant
bien que mal, à retenir l'invasion de la végétation.
— C'est tout simplement incroyable, balbutia
Iris en s'arrêtant derrière lui.
Le silence des deux autres ne la contredisait pas.
Bien qu'ils s'y fussent préparés, ils furent émerveillés par la
majesté insolite de cette église, qui semblait avoir poussé par
erreur au cœur de la forêt amazonienne. Cette vision avait quelque
chose de surnaturel et de menaçant, et la pénombre amplifiait
encore l'étrange impression qu'elle suscitait.
— C'est ici que nos routes se séparent,
murmura finalement Krysztov. Iris, tu restes là. Tu es à l'abri et
tu as une bonne visibilité sur l'entrée de la cathédrale. Ari, tu
vas directement à l'intérieur du bâtiment, là où se situe
l'escalier dont nous ont parlé les Levin, et moi je vais de l'autre
côté. Dès que je trouve la seconde porte extérieure, je te préviens
sur le talkie. Pour préserver l'effet de surprise, il faut
absolument qu'on rentre en même temps.
— Pas de souci, répondit Mackenzie en
vérifiant l'émetteur-récepteur à sa ceinture. Iris, tu ne bouges
pas, hein ? Tu écoutes notre progression, en espérant que nous
arriverons encore à te capter une fois dedans. Et tu surveilles
tout ce qui entre ou sort de la cathédrale.
— Oui, oui, promis. Mais faites attention à
vous.
Après avoir examiné une dernière fois son matériel,
Krysztov fut le premier à se mettre en route. Il leur adressa un
sourire et s'éloigna furtivement, se faufilant entre les arbres
avec les gestes d'un homme rompu au combat. Retrouvant ses
réflexes, il était déjà rentré dans sa peau de soldat. Les deux
agents de la DCRI le regardèrent disparaître dans la nuit.
— Fais vraiment
attention à toi, Ari, insista Iris. Et ramène-moi mon frère.
— Ne t'inquiète pas.
Ari la serra contre lui. Elle avait beau tout faire
pour donner le change, jamais il n'avait vu autant de détresse dans
ses yeux. Puis il se retourna vers le haut portail de la
cathédrale. Il s'assura qu'aucune caméra n'était pointée sur lui,
derrière les gargouilles, en haut des statues, puis il sortit de la
lisière que les arbres formaient face au bâtiment.
Le dos courbé, l'arme au poing, il progressa
prudemment vers l'édifice au milieu de l'obscurité, puis il se
plaqua contre le grand montant de bois de l'entrée. Il écouta
quelques instants, le dos droit, immobile. Aucun bruit. De la main
gauche il entrebâilla la porte et, le cœur battant, se glissa à
l'intérieur. L'arme en joue, prêt à tomber sur d'éventuels gardes,
il posa un regard circulaire sur le décor spectaculaire qu'offrait,
à la faible lueur de la lune, ce sanctuaire altéré par les outrages
du temps et de la végétation. Dans l'ombre, les pierres des larges
colonnes qui quadrillaient l'espace de chaque côté de la nef
prenaient des couleurs bleutées. Dans d'autres circonstances il
aurait sans doute pris le temps d'admirer ce spectacle insolite…
Mais ce n'était pas le moment.
Ari, sans quitter des yeux le chœur de la
cathédrale, fit un pas vers le bas-côté. S'il ne s'était pas
trompé, l'entrée devait se trouver dans la partie gauche du premier
transept. Il remonta lentement vers le centre, enjambant les
nombreux débris qui jonchaient le sol. Les mains crispées sur le
fusil à pompe, il longea le mur où se succédaient les restes de
vitraux anciens, puis il passa près des statues et des meubles
envahis par les lianes.
Soudain, Ari sursauta. Surpris par ce visiteur
impromptu, des oiseaux nichés sous la voûte d'ogive s'étaient
envolés dans un battement d'ailes sonore.
Putain d'oiseaux !
Il se remit en route. Quand il arriva dans la
grande allée perpendiculaire, il promena le faisceau de sa lampe
autour de lui et s'arrêta sur une porte. Le battant en bois,
bancal, était rongé par la pourriture. Aucun doute, c'était
l'entrée que lui avait indiquée Erik Levin. Il ne lui restait plus
qu'à attendre le signal de Krysztov.
Ari s'accroupit à l'ombre d'une statue de la vierge
Marie. Il hésita un instant, jeta un coup d'œil alentour, haussa
les épaules et alluma une Chesterfield.