56.
Après les quelques semaines qu'il me fallut pour
traduire et comprendre les textes picards de Villard de Honnecourt,
je me penchai avec passion sur six pages du manuscrit qui
différaient de l'ensemble, non seulement par leur construction,
mais aussi par leur contenu.
Je crois que Villard rédigea ces six pages en
dernier et qu'il les dissémina à l'intérieur de son carnet afin
qu'elles ne puissent êtres comprises que par un initié. Je n'ai pas
la prétention d'être de ceux-là, mais ma patience et mon amour des
livres m'ont permis de saisir ce qui, selon toute vraisemblance, ne
m'était pas destiné.
Observateur discret, j'ai d'ailleurs décidé
moi-même de ne consigner ma découverte que dans ces mémoires.
Cachées dans ma maison de la rue de Montmorency, elles ne seront
sans doute pas retrouvées avant longtemps.
En découvrant à ton tour ce que j'ai découvert,
cher lecteur, tu sauras enfin la vérité sur le seul véritable
secret qui traversa mon existence. Celui de Villard de
Honnecourt.
Alors écoute bien.
Les six mystérieuses pages de Villard, donc,
étaient chacune divisée en quatre parties.
D'abord, dans la partie la plus haute des feuilles
se trouvait ce qui ressemblait à un titre, mais sous une forme
codée. Il s'agissait d'une succession de lettres, groupées par
deux, et dont la calligraphie reprenait celle d'une gravure sur
métal. Je découvris plus tard qu'il s'agissait de noms de
villes.
Le second élément, présent sur toutes les pages,
était un dessin. Villard, pour son époque, montrait quelque
habileté en la matière. Je compris rapidement que chacun
représentait un objet qui permettait d'identifier la ville de la
page correspondante, mais aussi de classer les feuilles dans un
certain ordre. Car ces dessins symbolisaient aussi les jours de la
divine création. En reprenant l'ordre tel qu'il est donné dans la
genèse, on pouvait agencer correctement les six feuillets.
Le troisième élément était un court texte, qui
venait en légende du dessin, et qui permettait de confirmer la
ville concordante.
Enfin, le quatrième et dernier élément – le
plus important – était un texte énigmatique que l'on ne
pouvait élucider qu'après avoir remis, grâce aux dessins, les six
pages dans l'ordre.
Ce texte offrait le secret de Villard qui, bientôt,
fut le mien. Je t'en soumets ici ma propre traduction.
« Si tu es, comme
moi, prédisposé à la création, tu comprendras l'ordre des choses.
Villard de Honnecourt, alors, te livrera son plus grand savoir. Il
est un point du globe où se cache une entrée oubliée, connue seuls
des grands anciens du monde grec, et qui permet de visiter
l'intérieur de la terre.
Pour bien débuter, il te faudra suivre la marche de
la lune à travers les villes de France et d'ailleurs. Alors tu
prendras la mesure pour prendre le bon chemin.
Tu feras 56 vers l'occident.
Tu feras 112 vers le méridien.
Tu feras 25 vers l'orient.
Si tu as bien pris la mesure du grand châtelet, aux
pieds du saint tu trouveras ce passage oublié, mais prends
garde ! Il est des portes qu'il vaut mieux n'ouvrir
jamais. »
Tu en conviendras, le texte de Villard de
Honnecourt était étonnant. Mais la découverte que je fis en suivant
ces énigmatiques indications le fut bien plus encore.