59.
Au lieu de remonter vers la place de Clichy, comme
il aurait dû le faire pour rejoindre Marie au Sancerre, Ari se dirigea vers le centre de
Paris.
Comme chaque fois, il savait qu'il était sur le
point de faire une énorme erreur. Que c'était ridicule. Mais,
maintenant plus que jamais, il avait envie de revoir Lola.
Il refusait de l'admettre, bien sûr, mais il y
avait dans cette pulsion soudaine quelque chose qui ressemblait à
une culpabilité grandissante. C'était comme s'il s'en voulait
d'éprouver pour Marie Lynch les premières brûlures de l'attirance.
Lola n'était plus à lui, mais il avait besoin de se prouver que lui
était toujours à elle…
Comme la fois précédente, il arriva devant le
Passe Muraille à l'heure de la
fermeture. Mais ce coup-ci, c'était décidé, il irait la voir. Il
irait lui parler, tel l'adulte qu'il était. Il irait même lui dire
qu'elle lui manquait terriblement, qu'il ne supportait pas de ne
plus l'avoir dans sa vie, qu'il voulait que l'un et l'autre se
donnent une nouvelle chance… Ou bien il ne dirait rien et il se
contenterait de l'embrasser. Après tout, peut-être était-elle dans
de nouvelles dispositions à son égard. Peut-être attendait-elle
seulement qu'il vienne faire le premier pas. Mais bien sûr ! Et demain je deviens champion du
monde de curling.
Il gara sa vieille anglaise dans la rue des
Tournelles et rassembla tout son courage. Il avait l'impression
d'avoir quinze ans et de marcher vers son premier rendez-vous. La
mâchoire serrée, il se dirigea vers la librairie.
La façade verte de la boutique fit remonter à son
souvenir les images d'une époque où tout était simple. Il se revit
entrer, presque chaque soir, au milieu des livres, parler
littérature avec Lola pendant des heures, faire la fermeture à ses
côtés, puis l'emmener boire des verres dans les bars de Bastille.
Flirter avec elle, découvrir ses qualités, chérir ses défauts. Puis
il entendit, comme si elle parlait à son oreille de sa petite voix
cassée, les mots qui n'appartenaient qu'à eux, les phrases qu'ils
s'inventaient pour se dire je t'aime de
mille belles manières. Il sentit la douceur de ses baisers, il se
revit allongé auprès d'elle, la tête posée sur son ventre tellement
parfait.
Malgré la chaleur estivale, Ari frissonna. Il
essaya de chasser ces souvenirs et accéléra le pas. Mais alors
qu'il était sur le point de traverser, il s'immobilisa, comme
pétrifié par le regard de Méduse.
À quelques pas de lui, de l'autre côté de la rue,
Lola venait de sortir de la librairie et s'était jetée au cou d'un
jeune homme. Un grand type, à peine la trentaine, d'une beauté
insolente, avec cette insupportable maîtrise d'un look prétendument
négligé. Ari le dévisagea, fébrile. Autant d'apparente désinvolture
devait demander une extraordinaire attention. Longs cheveux
faussement ébouriffés, jean trop large faussement mal ajusté,
chemise artificiellement froissée, barbe faussement mal taillée,
tout chez cet homme était aussi faux que dans L'Histoire de faussaire de Brassens. Mackenzie le
détesta d'emblée. Naturellement.
Lola embrassait l'individu avec une passion
exaltée, et Ari ne put s'empêcher de penser que jamais elle ne
l'avait embrassé, lui, de la sorte. Repensant à l'enthousiasme naïf
qui l'avait animé l'instant d'avant, il ne put retenir un rire
nerveux.
Quel con je suis !
Il voulut remonter sur le trottoir, mais ne parvint
pas à détacher son regard de la scène qui se déroulait devant lui.
Elle avait l'air si heureux ! C'était forcément exagéré. Elle
en rajoutait. Pour se convaincre elle-même, sûrement.
Quel con.
Partir. Il n'y avait que ça à faire. Partir, et
pour de bon cette fois. Il allait faire demi-tour quand il se
rendit compte que Lola l'avait vu. Qu'elle le regardait.
Ari ravala sa salive. De là où il était, il crut
lire mille choses dans ses yeux. De la gêne, de l'étonnement, de la
colère, mais aussi, peut-être, un peu de joie. Elle chuchota
quelque chose à l'oreille de son petit ami, lui fit signe
d'attendre et traversa la rue.
L'analyste serra les poings au fond de ses poches.
Trop tard pour s'enfuir.
— Tu allais encore partir sans dire
bonjour ?
Cette voix cassée. Cette putain de belle voix
cassée ! Comme elle me manque !
— Je veux pas déranger, Lola, dit-il en
pointant du menton vers le jeune homme devant la librairie.
— Tu ne déranges pas. Pas en disant bonjour,
en tout cas. Tu déranges seulement quand tu m'envoies des SMS à
quatre heures du matin pour me dire que je te manque.
Ari se mordit les lèvres.
— Je… Je suis désolé. Je ne l'ai pas fait
depuis longtemps.
— Six jours.
Si peu ? Eh merde.
— Tu aurais dû m'appeler. J'aurais aimé te
présenter Tom dans d'autres circonstances. Convenablement. Autour
d'un verre par exemple.
— Il s'appelle Tom ?
— Oui. Enfin, Thomas. Il est caméraman.
— Génial. Tu es… resplendissante. On dirait
que tu es heureuse.
— Oui. Très. Je vais emménager chez lui dans
quinze jours. D'ailleurs… Si tu connais quelqu'un qui cherche un
appartement à Bastille, ajouta-t-elle d'un air détaché. Ça
m'évitera de laisser ma caution pour payer les deux mois de
préavis.
— Je… Je vais y réfléchir.
— Et toi ?
— Moi ? Moi non, je ne vais pas emménager
avec un caméraman. Pas tout de suite en tout cas.
Elle sourit. Et ce sourire était divin.
— T'es con. Toujours le même humour. Comment
tu vas ?
Il hésita à répondre sincèrement. D'ailleurs, il
n'était pas sûr de connaître la réponse.
— Ça peut aller. Je… Je suis content que tu
aies trouvé quelqu'un qui a l'air de te rendre heureuse.
— Merci. Je n'en crois pas un mot, mais
merci.
— Mais si ! se défendit-il d'un air
offusqué. Si, je suis sincère, Lola. Je suis content. Je suis, euh…
dévasté, mais content.
— Je suis sûre que tu penses que ça ne va pas
durer.
— Pas du tout.
Si. Il le pensait. Il le rêvait même déjà. Mais au
fond, non, il ne l'espérait pas. Car il se savait incapable, lui,
de rendre heureuse cette femme comme elle le méritait. Et il
l'aimait trop pour ne pas lui souhaiter de rencontrer un homme, un
Tom, qui remplisse au moins ce vide-là. Ou peut-être se disait-il
ça pour se consoler. Faire semblant d'accepter.
— Non, répéta Ari en se composant un sourire
chaleureux, ça me tue de l'admettre, mais il a vraiment l'air bien.
Je t'ai jamais vue comme ça. En tout cas, toi, tu as l'air… libre.
Vraiment. Épanouie. Et ça te va bien, d'avoir enlevé tes lunettes.
Tu es… Tu es très belle, Lola.
— Merci.
Ari sentit sa gorge se nouer et sut qu'il devait
partir tout de suite s'il ne voulait pas sombrer dans une scène
soit mélodramatique, soit catastrophique. Ou les deux.
— Bon. Il faut que j'y aille. On se rappelle
dans quelques jours. Tu me raconteras tout ça,
d'accord ?
— Tu es sûr ?
— Oui, oui. Je te laisse.
Il l'embrassa sur les deux joues. Le parfum de
Lola, ce parfum qu'il connaissait bien, lui fit comme un
électrochoc, et il tenta de masquer son émoi le mieux
possible.
— Bye.
Il fit volte-face et se dirigea d'un pas rapide
vers sa voiture. Une sorte d'orgueil stupide, de fierté, ou de
désillusion empêcha ses yeux de verser la moindre larme. Mais son
cœur se serra si fort qu'il en ressentit une douleur dans toute la
poitrine.
Il démarra le cabriolet et partit sur les chapeaux
de roue, les mains crispées sur le volant de bois.