18.
Comme chaque fois, Ari sentit son ventre se nouer
quand il sonna à la porte de l'appartement que son père occupait
dans une résidence spécialisée de la porte de Bagnolet, payé par sa
pension d'invalidité de la Police nationale. Il ne pouvait
s'empêcher de penser que le jour était peut-être venu où le vieil
homme ne viendrait pas ouvrir. Il s'imaginait déjà le regard désolé
de l'aide-soignant chargé de lui annoncer la triste nouvelle, puis
les lettres à la famille, l'enterrement dans un quasi-anonymat, les
complications administratives, le tri des affaires, et enfin, la
solitude, la vraie.
Toutefois, la porte finit par s'ouvrir et le visage
ridé de Jack Mackenzie apparut dans la pénombre de l'entrée. Les
traits creusés, les joues recouvertes d'une barbe blanche qu'il ne
rasait plus depuis quelques semaines, il ressemblait à un vieux
dissident soviétique.
— Bonsoir, papa, tu vas bien ?
L'ancien policier haussa les épaules, comme si la
réponse était évidente, fit demi-tour sans refermer la porte et
retourna dans le salon en traînant des pieds.
— Quand on comprend tout, grommela-t-il, on
fait toujours une dépression nerveuse. C'est la lucidité qui veut
ça.
Ari referma la porte derrière lui.
Depuis la balle qu'il avait reçue en mission, Jack
Mackenzie souffrait de démence précoce et ses propos étaient, la
plupart du temps, sans queue ni tête. En tout cas, leur sens
profond était rarement explicite. Mais son fils avait fini par
s'habituer et, malgré tout, ils parvenaient à entretenir une
relation très forte, où l'essentiel passait par les regards, les
non-dits, et une affection sans limite.
Après l'affaire des carnets de Villard de
Honnecourt, les choses s'étaient un peu compliquées, toutefois. Ari
avait découvert un pan entier du passé de son père qu'il ignorait
jusqu'alors. Jack s'était révélé un personnage bien plus
énigmatique et complexe qu'il ne l'imaginait. Par moments, Ari
retrouvait même des souvenirs d'enfance, enfouis dans sa
mémoire ; il voyait resurgir l'image floue d'hommes étranges
venus voir ses parents, des bribes de conversations inaudibles, une
avalanche de secrets qui avaient, à l'époque, échappé au petit
garçon insouciant… Son père, devenu invalide beaucoup trop tôt,
n'avait jamais pu lui dévoiler tous ces mystères. Et il était sans
doute trop tard, à présent.
Une chose était sûre : Ari n'était pas tombé
sur l'affaire des carnets de Villard de Honnecourt par hasard. Son
père y avait été intimement lié. Certaines réponses se trouvaient
peut-être dans les méandres nébuleux de son cerveau malade.
Ari se dirigea vers la fenêtre. Il avait rarement
vu l'appartement dans un tel désordre. Son père traversait une
mauvaise passe, comme cela lui arrivait malheureusement de plus en
plus souvent. Il allait falloir prévenir le personnel de la
résidence. Leur demander de venir plus régulièrement.
— Dis donc, papa, ça fait combien de temps que
tu n'as pas ouvert la fenêtre ? Ça pue le
renfermé !
— J'appelle ça légitime défense, expliqua le
vieil homme en prenant place sur son fauteuil.
— Tu veux que je t'allume la télé ? Je
vais aller faire un peu de vaisselle.
— Non merci. Je ne me fais plus à manger.
Bouffer de la merde, ce n'est pas non plus l'avant-garde.
Ari caressa tendrement les cheveux de son père et
se rendit dans la pièce voisine. Ces visites faisaient partie des
rares moments où il oubliait un peu son propre état. À s'occuper
ainsi du vieil homme, il ne pouvait que relativiser la gravité de
ses problèmes. Certes, cela ne durait qu'un temps, mais ces minutes
étaient comme des piqûres de rappel lui évitant de focaliser
uniquement sur ses propres angoisses.
Il passa un bon moment à laver les couverts empilés
dans l'évier, donna quelques coups d'éponge sur les meubles en
formica, jeta les produits périmés qui s'entassaient dans le
réfrigérateur puis revint au salon s'asseoir près de son père.
C'était un rituel bien réglé, comme celui de la promenade. Mais ces
derniers temps, malgré la chaleur de l'été, Jack ne manifestait
plus son envie de sortir.
— Comment se passe le travail,
Ari ?
L'analyste ne put masquer sa surprise. Les phases
où son père était capable de poser des questions sensées et de
suivre une véritable conversation étaient de plus en plus
rares.
— Je suis toujours en arrêt maladie,
papa.
— Ah bon ? Toi ? En arrêt
maladie ? Toi ? Ah bon ?
— Oui. Je te l'ai déjà dit plusieurs fois, tu
sais.
Le vieil homme fit une longue grimace, comme si
l'information le dérangeait.
— Mais qu'est-ce que tu as ? Tu n'as pas
l'air malade.
— Rien de grave.
Jack resta immobile un instant, le visage figé,
dubitatif, puis il se tourna vers son fils en fronçant les
sourcils. On aurait dit qu'il jouait la comédie.
— Tu crois que je suis sénile, hein,
Ari ? Tu te trompes : je suis fou, mais pas sénile. Tu
saisis la différence ?
— Tu n'es ni fou ni sénile, papa.
— C'est à cause de ta libraire, hein ?
C'est à cause d'elle que tu ne vas plus travailler ? Comment
elle s'appelle, déjà, ta jolie libraire ?
— Mais non, ça n'a rien à voir.
— Comment elle s'appelle ? insista le
vieil homme.
— Lola.
— Tu vois bien que c'est à cause
d'elle !
— Papa…
Jack se renfonça dans son fauteuil avec un sourire
satisfait.
— Ah, mon pauvre Ari. Ce n'est pas facile,
n'est-ce-pas ? Le plus dur, c'est de ne pas se tromper quant
aux choses auxquelles on doit renoncer. Comment s'appelle ce
présentateur ?
Le vieil homme pointa du doigt l'écran grisâtre de
la télévision.
— Il n'y a pas de présentateur, papa. C'est
ton reflet. La télé est éteinte.
— Je trouve que tu as l'air inquiet,
Ari.
— Ce n'est rien. On a fouillé mon appartement…
Et j'ai l'impression que cela a un rapport avec l'enquête que je
menais il y a quelques mois.
— Paul Cazo est mort.
Ari frissonna. Paul Cazo. Le nom résonna dans sa
tête. Le meurtre abominable de cet homme avait été l'élément
déclencheur de toute l'affaire des carnets de Villard de
Honnecourt. Or… Il se trouvait que Paul Cazo était le plus vieil
ami de Jack Mackenzie et que tous deux avaient appartenu à une loge
compagnonnique secrète dont l'objet était de protéger les fameux
carnets.
Après avoir découvert avec consternation que son
père, avant son accident, avait eu cette double vie pleine de
mystère, Ari n'avait pu en apprendre davantage, car tous les
membres de la loge étaient morts, et Jack était resté enfermé dans
le mutisme – plus ou moins volontaire – de sa démence
précoce. Depuis la clôture de l'enquête, c'était la première fois
que le vieil homme évoquait un nom lié à cette affaire. Ari sentit
les battements de son cœur s'accélérer.
— Pourquoi tu me parles de Paul,
papa ?
— Si tu ne vas pas bien, tu devrais aller voir
le docteur.
Ari poussa un soupir.
— J'y suis allé, papa, et il m'a donné un
arrêt maladie. Mais pourquoi tu me parles de Paul Cazo ? Tu
veux me dire quelque chose sur cette affaire, n'est-ce pas ?
Pourquoi tu m'as caché que tu faisais partie de cette
loge compagnonnique ?
— Paul Cazo est mort, Ari, et toi tu devrais
aller voir le docteur.
— Pourquoi est-il mort, papa ? Quel
secret a-t-il essayé de protéger ? Quel secret vouliez-vous
protéger, avec votre loge, hein ? Pourquoi tu ne veux pas me
le dire ?
Jack resta silencieux.
— Qu'est-ce qu'il y avait, au fond de ce
maudit tunnel ? insista Ari, en attrapant son père par
l'épaule. Je suis descendu dedans, papa. Je n'ai rien vu. Je… Je
n'ai pas pu aller jusqu'au bout du tunnel. Pourquoi tu ne m'en dis
pas plus ?
— Il y a plus de gens bien que de gens cons,
mais les cons sont mieux organisés, murmura le vieil homme, le
regard perdu dans le vide.
Ari relâcha l'épaule de son père et s'affaissa dans
son fauteuil.
— Papa…
— Je suis certain que la télé était allumée.
C'est toi qui l'as éteinte ?
L'analyste secoua la tête, dépité. Il savait qu'il
ne servait plus à rien d'insister. La phase de lucidité de Jack
était bien finie. Quand il avait décidé de se refermer, il n'y
avait plus moyen d'obtenir quoi que ce fût de lui.
Ari se leva, résigné, et trouva quelques affaires à
ranger dans l'appartement. Il resta encore près d'une heure auprès
de son père avant de se décider enfin à rentrer chez lui. Jack
Mackenzie l'accompagna jusqu'à la porte d'entrée. Père et fils
s'embrassèrent longuement.
Puis, avant de refermer la porte, Jack passa sa
tête par l'ouverture et répéta une dernière fois : « Tu
devrais aller voir le docteur ».
Ari acquiesça, le salua, puis descendit les
premières marches de l'escalier. Soudain, à mi-étage, il
s'immobilisa.
Oui. Bien sûr ! C'était tellement
évident !
Un sourire se dessina lentement sur son
visage.
Il sut, à cet instant, que son enquête pouvait
reprendre.