20.
Qu'on m'admire ou qu'on me
honnisse, qu'on parle beaucoup de moi, cela n'a aucune valeur à mes
yeux : je ne suis pas l'écrivain que j'aurais voulu
être.
Toute ma vie, j'ai écrit pour
les autres ; mais pour moi, jamais. Je voudrais le faire avant
de n'être plus. Bientôt, peut-être. À force de ne faire que mon
métier, à force de prêter fidèlement ma plume à mes clients, j'ai
perdu de vue ce que je cherchais. Je ne suis même pas sûr d'avoir
jamais su ce que je cherchais. Sans doute suis-je seulement
maintenant – alors qu'il est trop tard – en train de
comprendre ce qui m'anime vraiment. Ce qui m'a toujours
animé.
Car même si je suis l'un des
plus célèbres, je ne suis que copiste quand j'aurais voulu être
auteur, quand j'aurais voulu dire le plus intime lien qui nous unit
tous, quand j'aurais voulu dégager, par les mots, l'harmonie de nos
différences, cette harmonie qui fait l'humaine condition ;
quand j'aurais voulu être un Chrétien de Troyes, une Christine de
Pisan. Lui, ce visionnaire qui, sous cette forme nouvelle et pleine
de promesses, montra combien les légendes, même les plus
merveilleuses, sont de justes miroirs de nos pauvres vies ; et
elle, cette érudite qui sait montrer aux hommes combien ils se
trompent en refusant de prêter aux femmes une âme au moins égale à
la nôtre…
L'un et l'autre auront tant
laissé.
Et moi ? Que vous
aurai-je laissé ? Tout ce que les mots ne livrent pas est
perdu. C'est l'angoisse de cette perte qui nous pousse à écrire,
les uns après les autres, comme si nous devions nous transmettre
une vérité originelle que seul le silence pourrait
détruire.
Je remplirai, bientôt, mon
devoir de parole.