76.
L'heure est venue pour moi, lecteur, de te révéler ce que je trouvai grâce au carnet de Villard. Tu sauras alors, enfin, la stricte vérité sur cette renommée que l'on me prête.
Après l'avoir découvert, j'hésitai longuement à m'aventurer dans le puits abandonné de Saint-Julien-le-Pauvre. Peut-être eut-il été plus raisonnable, plus prudent de demander à l'un de mes apprentis de m'accompagner, mais quelque chose me disait que c'était un voyage que je devais accomplir seul.
Après moult tergiversations, je me décidai donc enfin à descendre. Devinant que ce ne serait pas une expédition aisée, je la préparai soigneusement, emportant avec moi un matériel que je ne regrettai pas par la suite.
Certain que Pernelle aurait tout fait pour m'en empêcher, je lui cachai mon dessein, ce qui ne me facilita pas la tâche. Il me fallut user de toute ma ruse et ma discrétion pour prendre mes dispositions sans que ma douce épouse remarque la moindre agitation.
C'était au soir du 21 juin 1358, l'un des étés les plus chauds qu'il m'ait été donné de connaître. J'avais attendu une heure tardive pour ne croiser personne devant la petite église, dans la pénombre de la rue de Garlande.
Je dois vous confier qu'entrer ainsi, sans permission, dans ce lieu saint au beau milieu de la nuit me procura quelque émotion. Je me rassurai en pensant que je n'étais rien venu voler, que je n'avais, au fond, aucune intention méritant quelque divin châtiment. Mais la curiosité qui m'animait était-elle beaucoup plus honorable ? Elle était en tout cas suffisamment forte pour me donner un courage inattendu, et bientôt je me retrouvai dans l'enceinte de l'église, le cœur battant.
Il n'y avait personne à l'intérieur, mais la lumière vacillante des cierges qui brûlaient encore ne cessait de me faire sursauter en projetant, à chaque courant d'air, des ombres mouvantes sur les hauts murs de pierres.
Il me fallut user de plusieurs outils pour enlever la grille qui fermait le puits et je dus nouer solidement une corde à l'un des piliers pour descendre à l'intérieur. J'avais jeté une torche tout au fond pour y voir un peu plus clair et apprécier la profondeur. L'opération s'avéra plus périlleuse encore que je ne l'avais estimé, mais au final je pus poser mes pieds en bas de l'excavation sans m'être blessé. C'est alors que je découvris une chose incroyable.
Au fond du puits de Saint-Julien-le-Pauvre, loin du regard des fidèles, percé dans l'une des parois, un couloir obscur, étroit, s'enfonçait dans le cœur de la terre. Je venais de mettre au jour, stupéfait, la porte oubliée dont parlait Villard. Un passage secret !
Abasourdi par cette singulière découverte, je mis un peu de temps avant de me décider à explorer le souterrain. Il y avait quelque chose de terrifiant à descendre dans les entrailles du monde, et la mise en garde inscrite dans les carnets résonnait encore dans ma tête : « Il est des portes qu'il vaut mieux n'ouvrir jamais. » Mais c'était aussi pour moi l'occasion de connaître l'invisible, de sonder l'impénétrable. Moi, maître écrivain parisien, voué à l'oubli, j'avais enfin l'opportunité de jeter un œil de l'autre côté du voile, d'embrasser l'inconnu, l'exceptionnel. Je ne pouvais pas reculer.
Rassemblant mon courage, j'allumai une nouvelle torche et me mis en route, courbant l'échine. La tête baissée, je me glissai prudemment dans l'ouverture en tenant devant moi le flambeau comme s'il se fût agi d'une arme. La flamme n'éclairait pas très loin, mais suffisamment pour me permettre de voir où je mettais les pieds. Je me faufilai entre les parois rugueuses de pierre brute, prenant garde de ne pas glisser sur le sol de terre qui, par endroits, était envahi de flaques d'eau.
J'avançai lentement, les sens aux aguets. La pente se montra de plus en plus raide et l'espace de plus en plus étroit. Je n'aurais su dire si c'était l'air qui se raréfiait ou bien la peur qui me gagnait, mais je peinais à garder une respiration calme et régulière. La température, quant à elle, ne cessait de chuter.
Au bout d'un moment, je me rendis compte que j'avais perdu la notion des distances et de la durée. Depuis combien de temps m'enfonçais-je ainsi dans le ventre de Paris ? Le froid mordant crispait mes doigts, ma nuque. La tête commençait à me tourner. Et ce corridor qui n'en finissait pas de descendre…
Soudain, la lumière de ma torche vacilla. Je m'immobilisai aussitôt, sortis de mon sac un nouveau bâton de sapin enrobé de mèches de cire et l'allumai, les doigts tremblants. Le souterrain s'éclaira à nouveau autour de moi. Je me remis en route, décidé à bouger pour lutter contre le froid.
Je ne saurais dire combien de temps encore je marchai dans cette galerie interminable. Petit à petit, peinant à respirer, je sentis monter en moi des bouffées d'angoisse. Le courage commença à me manquer. Plusieurs fois, j'hésitai à rebrousser chemin. Mais l'envie de savoir était plus forte que tout. Le secret que Villard de Honnecourt avait caché dans ses carnets cent ans plus tôt méritait certainement que l'on se surpasse. Ce long chemin au cœur de la terre était une épreuve, un rite de passage. Je devais me confronter aux éléments, mais aussi à moi-même. Je m'entêtai, luttai contre ma peur. Contre le vide.
Bientôt, la température se mit à remonter. Elle redevint supportable, agréable, de plus en plus chaude, et puis elle se fit pesante, pénible presque. Je ne ralentis pas pour autant ma progression. Qui sait où je me trouvais alors ? À quelle profondeur ? Étais-je même encore sous Paris ? Je ne pourrais le dire. Mais soudain, je vis que le tunnel, à quelques pas, s'ouvrait sur un espace plus grand. Une sorte de grotte. De là où j'étais, je ne pouvais bien voir, mais je devinai les contours d'une vaste salle où semblait briller une faible et singulière lueur.
Mon cœur se mit à battre. J'en fus convaincu : le secret de Villard était là, devant moi. J'accélérai pour atteindre le bout du couloir. Ce que je vis alors dépassait l'entendement.
Les cathédrales du vide
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