10.
Comme il le faisait souvent quand il prenait peur, Morrison s'était réfugié en haut de l'une des bibliothèques. Ari se hissa sur la pointe des pieds au milieu de l'appartement dévasté et prit le vieux chat dans ses bras. Il caressa délicatement la pauvre bête sous le menton pour la rassurer.
Son premier réflexe fut de penser à l'agent du SitCen. Mais il écarta rapidement l'hypothèse. Qu'un agent soit venu l'occuper pendant que d'autres fouillaient son appartement était tout de même un peu gros… À moins qu'il ne se fût agi d'un faux agent, mais cela lui semblait peu probable : le Belge lui avait paru plus vrai que nature.
Un simple cambriolage ? Ari, c'était l'un de ses atouts dans la profession qu'il exerçait, jouissait d'une capacité d'analyse visuelle exceptionnelle et d'une véritable mémoire photographique. Or rien ne semblait avoir disparu. Beaucoup d'objets avaient été déplacés, renversés, on avait fouillé sous les meubles des deux pièces, sous le lit, dans la salle de bain, partout, mais, a priori, rien ne manquait. Les deux guitares, ses biens les plus précieux, étaient toujours là, la télévision, le lecteur DVD, les films, les livres anciens, les photos…
Ari laissa sauter son chat sur le canapé et alla regarder dans le placard à chaussures de l'entrée. Son arme de service était bien à sa place. Dans le boîtier près de la porte, il trouva aussi la clef de sa vieille MG-B cabriolet et celle de sa maison dans l'Hérault… Il ne put réprimer un soupir de soulagement.
C'était donc une fouille, en bonne et due forme. Quelqu'un était venu chercher ici quelque chose de précis. Mais quoi ? S'il s'agissait d'une fouille professionnelle, on avait peut-être cherché quelque chose dans son placard, celui où il rangeait ses dossiers, sa documentation et les objets insolites qu'il avait accumulés au cours des ans, dans ses recherches sur l'ésotérisme et le mysticisme.
Il retourna dans le salon et farfouilla dans le placard. Tout avait été dérangé, mais aucune disparition notable. Les objets, gravures alchimiques, décors maçonniques et autres reliques étaient empilés les uns sur les autres. Une tasse en porcelaine représentant un compagnon en train de tailler une pierre s'était brisée. Ses livres étaient tous là, ainsi que ses encyclopédies. On avait ouvert, à la va-vite sans doute, ses innombrables chemises cartonnées. Il lui faudrait plus de temps pour s'assurer qu'aucun document n'avait disparu, mais quelque chose lui disait que le ou les intrus n'avaient rien trouvé là.
D'un geste lent, il attrapa une petite boîte en carton bleue posée tout en haut du placard. Évidemment, ce n'était pas ça que les fouineurs étaient venus chercher, et il ne manquait sûrement rien. Mais il ne put s'empêcher de l'ouvrir, les doigts tremblants.
Tout était là : soigneusement disposés dans du papier de soie, une ribambelle d'objets incongrus, un stylo bigarré, des bonbons à la menthe, des chocolats, un petit ouvrage régionaliste, des cartes postales griffonnées de mots d'amour, des photos… Il sentit aussitôt les effluves sucrés du parfum que Lola avait aspergé sur le fin papier rouge. Son parfum à elle, si chargé de souvenirs. Et ce fut comme si elle était là, devant lui, toute pleine de ses délicieux enfantillages, avec ses grands yeux bleus et son sourire d'ange. Ari frissonna, ferma les paupières comme pour chasser l'apparition et rangea cette boîte qu'il s'était mille fois promis de jeter. Il prit conscience à cet instant que, de tous les objets qui lui appartenaient, la petite boîte à bêtises que lui avait offert Lola était probablement celui auquel il tenait le plus et dont il n'aurait supporté la disparition.
Il fit demi-tour et alla s'affaler sur son canapé. Il chercha dans sa poche son paquet de cigarettes. Il remarqua alors la diode de son répondeur qui clignotait sur la table du téléphone. Il hésita un instant, puis il se leva pour appuyer sur le bouton de lecture et écouter les deux messages qu'on lui avait laissés.
Le premier était d'Iris Michotte, la collègue des RG avec laquelle il avait eu une aventure par le passé et qui était restée une amie, peut-être même la meilleure qu'il eût ; et le second était de Krysztov Zalewski, le garde du corps du SPHP[1] qui l'avait escorté lors de l'affaire des carnets de Villard de Honnecourt et qui était devenu, lui aussi, un proche.
Que tous deux aient laissé un message à Ari le même jour était déjà intriguant, d'autant que, depuis sa dépression, la fréquence de leurs relations avaient fortement diminué. Mais le plus étonnant était qu'Iris et Krysztov avaient enregistré quasiment le même message : ils annonçaient à Mackenzie que leur appartement avait été fouillé et qu'il devait les joindre au plus vite.
1-
Service de protection des hautes personnalités, dépendant de la Police nationale.
Les cathédrales du vide
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