62.
Quand j'eus fini de décrypter le message de
Villard, pensant d'abord qu'il s'agissait d'une mystification, je
ne décidai pas tout de suite de vérifier l'authenticité de sa
révélation. J'avais en outre beaucoup de travail à cette époque
pour le duc de Berry. Bêtement, je n'attachai donc pas grande
importance au sens du texte que j'avais enfin traduit. Si la forme
m'avait ébloui et le défi enchanté, je ne fus en revanche pas
convaincu de pouvoir tirer quelque profit de cet ensemble
alambiqué. Il me parut trop obscur et je m'en désintéressai.
Ce n'est que quelques mois plus tard, par hasard,
que l'envie de m'y replonger me saisit soudainement.
C'était un matin de l'été 1358. J'étais en train de
marcher, comme souvent, vers la rive gauche, pour porter quelque
document à l'Université quand je fus stupéfait en chemin par la
rapidité avec laquelle avaient été achevés les travaux de clôture
du sanctuaire de Notre-Dame.
Voyant les maîtres maçons qui nettoyaient leur
chantier et enlevaient leur matériel, je restai un moment pour
admirer le travail effectué.
J'ai toujours eu un grand amour pour la pierre, et
pour l'œuvre des maçons une forte admiration. En 1389
et 1407, je fis d'ailleurs moi-même construire des arcades au
cimetière des Innocents, et supervisai bien des fois la
restauration de maisons que Pernelle et moi avions acquises.
Bref, après avoir félicité ces bâtisseurs, j'étais
sur le point de partir quand un élément de l'énigme de Villard me
revint en mémoire. Il y avait dans son énoncé une référence à
laquelle je n'avais pas porté de véritable attention mais qui
prenait enfin tout son sens à mes yeux.
En se servant des lettres d'un astrolabe ancien,
l'auteur avait crypté une mystérieuse phrase de trois fois six
lettres. Une fois décodée, la charade donnait ceci :
« Eglise Centre Lutèce ».
Comme je la voyais devant moi, l'évidence
m'apparut : il ne pouvait avoir parlé que de notre splendide
cathédrale, Notre-Dame. Je m'en voulus de n'y avoir songé plus
tôt.
Excité par cette nouvelle piste et retrouvant le
goût du jeu, je me promis de revenir le soir même pour suivre les
indications de l'étrange chasse au trésor.
Ainsi, à la tombée de la nuit, sans en avoir rien
dit à Pernelle de peur qu'elle me prenne pour un fou, je revins
devant Notre-Dame et, estimant qu'il devait s'agir du point de
départ, effectuai depuis son parvis le trajet préconisé par
Villard. La mesure du grand châtelet étant la toise, j'en comptai
56 vers l'occident, puis 112 vers le méridien, ce qui me porta de
l'autre côté de la Seine, et enfin 25 vers l'orient.
Lorsque je découvris où cela m'avait mené, je sus
que je ne m'étais pas trompé.