05.
C'était encore un été de canicule, un signe de
plus, comme une nouvelle grimace que la planète adressait à la
négligence de ses arrogants occupants. Paris, un peu floue,
vacillait sous les nappes d'air chaud qui remontaient de
l'asphalte.
Quiconque aurait connu Ari Mackenzie quelques mois
plus tôt aurait constaté que l'homme qui venait de prendre place à
une table derrière la vitre du Sancerre
n'était plus que l'ombre de lui-même. Mais ici, au cœur du quartier
des Abbesses, les gens ne l'avaient jamais vu sous un autre jour.
Les employés de ce bar à la mode avaient pris l'habitude de voir
arriver chaque jour, au milieu de l'après-midi, cet homme
approchant la quarantaine, les yeux bleus cernés affichant un
regard amer, les joues mal rasées, une épaisse chevelure poivre et
sel coiffée en bataille. Accoutré de ses immanquables jean foncé et
chemise blanche ouverte, il lisait en silence le Libération du jour ou quelque roman contemporain de
littérature américaine en enquillant single
malt et cafés noirs jusqu'à repartir, titubant, vers la
place Émile Goudeau quand la nuit était enfin tombée sur la butte
Montmartre.
— Tiens, Mackenzie ! Je croyais que vous
repreniez le travail aujourd'hui ?
Bénédicte et Marion, les deux serveuses les plus
régulières du Sancerre, étaient les
rares de tout le quartier à être parvenues, après quelques
semaines, à briser la glace avec ce client bourru et silencieux,
qui n'ouvrait d'ordinaire la bouche que pour commander un autre
whisky.
Ari laissa tomber son journal sur la table et
releva lentement la tête vers la jeune femme.
— Bonjour Béné.
— Alors ? Ils n'ont pas voulu vous
reprendre ?
— Le docteur a prolongé mon arrêt maladie de
deux semaines.
— Oh ?
— Ouais. Je lui ai dit que j'avais gardé mon
arme de service et qu'hier soir j'avais taillé une pipe à un canon
de 9 mm.
— Très élégant. Mais, j'ai envie de dire, si
vous êtes encore là, ça prouve au moins une chose…
— Que je tiens à la vie ?
— Oui… Ou bien que vous n'êtes pas très doué
pour les pipes.
Mackenzie esquissa un sourire. Bénédicte était
l'une des seules personnes encore capables de lui faire travailler
ses zygomatiques. Cette grande brune aux cheveux courts ébouriffés,
svelte et sèche comme une coureuse de fond, aux traits fins et à
l'allure soigneusement négligée, avait un humour pince-sans-rire et
un cynisme désabusé qui ne pouvaient que plaire à ce vieil ours
désenchanté. Il avait l'impression de la connaître depuis la nuit
des temps, comme une sœur presque, et se délectait de sa
désinvolture et de ses tics de langage, tel ce « j'ai envie de
dire » qu'elle plaçait à tout bout de champ.
— Bon. Un whisky ?
— What else[1] ? répliqua Ari dont on avait pu dire,
avant que son léger embonpoint ne le trahît quelque peu, qu'il
avait de faux airs de George Clooney, en plus petit…
— Un Aberlour, je suppose ?
— Le patron ne s'est toujours pas décidé à
commander du Caol Ila ?
— Je vous l'ai déjà dit, Ari : vous avez
à peu près autant de chance d'avoir un Caol Ila ici que moi une
augmentation…
— Bon, alors va pour votre Aberlour.
— Sans glace et avec un verre d'eau… C'est
parti.
La serveuse fit volte-face et partit chercher la
commande. Mackenzie la regarda s'éloigner dans sa robe moulante de
laine grise et légère, laissa traîner son regard sur ses petites
fesses musclées, puis se replongea en soupirant dans son article
sur les dessous de la flambée du pétrole. Cela faisait des semaines
que la presse ne parlait plus que de cela et chaque jour le prix du
baril d'or noir battait de nouveaux records.
En plein juillet, à 15 heures, toutes les
terrasses des cafés de la rue des Abbesses étaient noires de monde,
quel que fût le jour de la semaine. Assez peu de touristes,
finalement, mais plutôt des habitués, essentiellement des
trentenaires qui, depuis quelques années, s'appropriaient le
quartier, à deux pas du Paris d'Amélie
Poulain. Des artistes, des chanteurs, des comédiens, des
réalisateurs, des peintres, des travailleurs indépendants officiant
dans la pub, la communication, les RP, des jeunes couples branchés…
le parfait panel des bourgeois bohèmes, comme on les appelait dans
les magazines. Et puis il y avait les figures plus anciennes des
Abbesses, qui faisaient partie du décor et que les plus jeunes
avaient adoptées. Les petits commerçants d'hier qui faisaient de la
résistance, une vieille entraîneuse remontée de Pigalle et qui
portait encore des robes dont la vulgarité était effacée par le
retour de la mode kitsch, un parolier dont tout le monde fredonnait
les chansons mais dont personne ne connaissait le visage, quelque
actrice de théâtre retraitée arborant un boa comme un trophée
rapporté de ses belles années sur les planches, deux musiciens
roumains dont le violon et l'accordéon donnaient des accents
tziganes aux classiques de la chanson populaire réaliste, un grand
acrobate africain qui portait sur sa tête un poisson rouge
tournoyant dans un bocal, et deux ou trois SDF à qui l'on glissait
de temps en temps une pièce ou une cigarette…
Ari, qui cherchait un peu de calme, s'installait
toujours à la même table, à l'intérieur, loin des bruits de la rue,
et ne sortait que pour fumer ses cigarettes. Il pouvait rester des
heures entières à s'amuser des jeux de flirt auxquels se livraient
les clients en terrasse, avec leurs lunettes de soleil
disproportionnées, leurs décolletés plongeants, leurs t-shirts
moulants, leurs téléphones portables dernier cri, leurs rires un
peu forcés, leurs échanges de regards, leurs quêtes d'attention…
C'était la comédie vivante de l'amour courtois, transposé au vingt
et unième siècle. Contrairement à ce que l'on aurait pu croire, le
regard qu'Ari posait sur ses contemporains n'avait rien de
condescendant, loin de là. Il éprouvait pour cette faune étrange
une tendresse toute fraternelle, et peut-être même un peu d'envie.
En vérité, un seul être lui manquait qui l'empêchait de quitter
l'intérieur du bar pour se plonger parmi les siens. La solitude
d'Ari était pleine du souvenir d'une femme de dix ans sa cadette.
Lola. Le seul, l'unique amour véritable qu'il s'était jamais
accordé, et qu'il avait si lamentablement gâché, incapable de
s'ouvrir totalement, incapable de se débarrasser de sa peau de
vieil ours pour offrir à cette jeune femme la vie simple dont elle
rêvait en silence. Par peur, peut-être, d'un changement trop
radical : être heureux.
Il en était à son troisième whisky et s'était lancé
dans la lecture d'un livre de poche quand un homme en costume noir
fit irruption dans le bar et se dirigea tout droit vers sa table.
Ari ne le remarqua que quand il prit place à ses côtés.
— Vous saviez que Chuck Palahniuk avait
commencé comme mécanicien avant que ses livres deviennent des
best-sellers ?
Mackenzie haussa un sourcil.
— Euh, non. Et vous êtes ?
L'homme, la quarantaine, de grosses lunettes
carrées, une épaisse chevelure brune et bouclée, parlait avec un
léger accent belge.
— Willy Vlaeminck. Je travaille pour le
SitCen…
— Le quoi ?
— Le SitCen : European Union Joint Situation Centre[2]. Allons, vous avez sûrement déjà eu
affaire à nous, commandant Mackenzie.
Ari grimaça. L'organigramme des services de
renseignements de l'Union européenne était une telle nébuleuse
qu'il n'était pas certain de se souvenir des attributs de ce
service-là, dont le nom, à la réflexion, lui disait effectivement
quelque chose.
Pendant toutes les années où il avait dirigé le
« groupe sectes » au sein de la section Analyse et
prospective des Renseignements généraux français, Mackenzie n'avait
jamais éprouvé le besoin ni l'envie de collaborer avec les services
européens. Pour tout dire, il n'avait presque jamais collaboré avec
quelque service que ce fût, préférant travailler seul et jouissant
en outre d'une réputation suffisamment sulfureuse pour que nul ne
se risquât à faire le premier pas. Le commandant Mackenzie ne
traînait pas derrière lui le surnom de loup
solitaire pour rien.
— Ah. Génial. Mais je ne suis pas en service,
là, maugréa-t-il en faisant mine de se replonger dans son
roman.
— C'est pour ça que je suis ici.
— Vous me dérangez.
— Votre nouvel arrêt de travail se termine
dans deux semaines, Mackenzie. Vous allez bien devoir accepter
d'intégrer la DCRI[3] dès votre retour. J'ai entendu dire
que votre « groupe sectes » allait être supprimé et que
vous alliez devoir rejoindre une nouvelle section. Dieu sait
laquelle. Entre vous et moi, je comprends vos réticences. Cette
nouvelle structure ne favorise guère les anciens des RG…
Ari ne put réprimer un rire moqueur.
— J'y crois pas ! lança-t-il. Un service
de renseignements européen qui me fait du lèche-bottes ! Vous
n'êtes quand même pas ici pour me proposer du boulot,
j'espère ?
Le Belge fit mine de ne pas relever.
— Depuis les attentats de Madrid, l'Union
européenne s'est décidée à se doter d'un service digne de ce nom à
Bruxelles. Nous bénéficions d'un accroissement de nos moyens, d'un
élargissement de nos mandats et d'un renforcement de nos capacités
opérationnelles… Nous sommes en phase de recrutement et, en effet,
pour ne rien vous cacher, nous pourrions avoir besoin d'un analyste
comme vous.
— Un analyste comme moi ? ironisa
Mackenzie. Vous voulez dire alcoolique, caractériel, insubordonné
et avec la plus mauvaise réputation au sein des Renseignements
français, voire de toute la Police nationale ? Vous êtes très
perspicace, dites-moi… Un vrai chasseur de tête ! Ne le prenez
pas mal, hein, mais comme dirait Groucho Marx, je n'ai pas la
moindre envie d'entrer dans un club qui accepterait parmi ses
membres un type de mon acabit.
— Nous connaissons parfaitement vos états de
service, Mackenzie. La mission de démilitarisation à laquelle vous
avez participé en 1992 au sein de la FORPRONU, les nombreuses notes
de synthèse que vous avez ensuite rédigées aux RG dans le cadre de
la vigilance contre les dérives sectaires et votre participation à
la résolution de l'affaire des carnets de Villard de
Honnecourt[4]…
— Oui, oui, ça va, je connais ma propre
biographie, je vous remercie…
— Vous êtes à la fois un excellent analyste et
un homme de terrain. Un profil assez rare. Et votre connaissance
des milieux ésotéristes est assez unique. Vos méthodes sont loin
d'être conventionnelles, en effet, mais nous sommes davantage
intéressés par les résultats…
— Pas moi. Ce qui m'intéresse, moi, c'est le
procédé de distillation du single malt
en Écosse. Mais vous êtes belge, vous, vous y connaissez sûrement
que dalle à l'Écosse.
— Je m'y connais mieux en bière, je dois
l'admettre. Allez… Arrêtons les conneries.
À cet instant, la voix et le visage de Vlaeminck se
transformèrent, comme s'il se délestait de l'accent officiel,
presque protocolaire, dont il avait usé jusqu'alors. Il se mit à
parler à Ari sur le ton de la confidence, de la camaraderie.
— Vous adorez votre boulot, Mackenzie. Ce qui
vous emmerde, c'est pas le fond, c'est la forme : la structure
dans laquelle vous êtes obligé de bosser. Et encore plus depuis la
fusion des services de Renseignements intérieurs français. Nous, ce
qu'on vous propose, c'est un cadre beaucoup plus souple. Au SitCen,
vous ne dépendriez que d'une seule personne : le Secrétaire
général adjoint du Conseil de l'Union européenne. Pas d'autre
intermédiaire. Pas de hiérarchie alambiquée, pas de
bureaucratie.
— Eh bien, dites-moi, ça risque d'être un
sacré bordel votre truc !
Le Belge poussa un soupir las.
— Mackenzie, je sais très bien pourquoi vous
êtes dans ce café, en train d'enchaîner les verres de whisky.
— Ah ouais ?
— J'ai lu les rapports du psy.
— Vive le secret professionnel !
— Il n'y a qu'une seule chose qui peut vous
sortir de votre dépression : le boulot. Il n'y a rien de tel
pour guérir du mal dont vous souffrez…
La suffisance de son interlocuteur commençait à
sérieusement agacer Ari.
— Le mal dont je souffre ? Mais qu'est-ce
que vous en savez ?
— J'en sais bien plus que vous ne le
pensez…
— Ah ouais ? Merde ! Mais c'est que
j'ai affaire à un authentique espion !
— Je sais que vous vous êtes séparé de Dolorès
Azillanet, la libraire que vous appelez Lola et avec laquelle vous
avez vécu pendant quelques mois après l'affaire des carnets de
Villard de Honnecourt. Je sais que vous avez quitté le quartier de
la Bastille pour vous installer ici, aux Abbesses, dans le seul but
de vous éloigner d'elle. Et je sais qu'elle vous a quitté parce que
vous ne pouvez pas vous résoudre à vous engager sérieusement avec
elle, vous marier, faire des gosses, tout le toutim… Vous êtes
flic, Ari. Flic avant tout. Croyez-moi, je sais très bien ce que
vous vivez. Et il n'y a qu'un remède : le boulot.
Ari but une gorgée de whisky sans quitter l'agent
belge des yeux. Il aurait aimé, là, tout de suite, lui décocher un
direct du gauche et lui écraser la tête contre la table, mais il
s'était attaché à ce bar et n'avait pas envie de s'en faire refuser
l'entrée à jamais.
— Franchement, Mackenzie, ne me dites pas que
vous préférez prendre un poste bidon à la DCRI plutôt que d'entrer
dans des services européens où vous disposerez de plus de moyens et
de liberté ? Vous leur devez quoi, aux services
français ?
L'analyste finit son verre de whisky, glissa une
cigarette dans sa bouche, ramassa son livre et se leva.
— Monsieur, votre offre ne m'intéresse pas.
Merci beaucoup et au revoir. Ah, et j'oubliais : allez vous
faire foutre.
L'agent attrapa Ari par l'avant-bras pour le
retenir.
— Attendez Mackenzie. Si on a pensé à vous, ce
n'est pas tout à fait par hasard.
Ari leva les yeux au plafond et laissa ses épaules
s'affaisser dans un signe de profonde lassitude. Mais le Belge
continua.
— Le ministère de l'Intérieur français ne vous
a jamais laissé achever votre enquête sur les carnets de Villard de
Honnecourt. Il restait des zones d'ombre, mais ils ont classé
l'affaire Secret Défense. Nous, on vous propose de continuer. Ne me
dîtes pas que vous n'en mourez pas d'envie ?
2-
Centre de Situation Conjoint
de l'Union Européenne, service de renseignements rattaché au
Secrétaire général adjoint de l'UE, comprenant une cellule de
renseignement civil, une cellule anti-terroriste et une cellule
Communications.
3-
Direction centrale du renseignement intérieur,
service de renseignement du ministère de l'intérieur français, né
en juillet 2008 de la fusion entre la Direction de la surveillance
du territoire (DST) et de la Direction centrale des renseignements
généraux (DCRG).