68.
Caroline Levin se laissa tomber sur les genoux et
poussa un hurlement de colère et de désespoir, les mains plantées
dans le sol.
En vain, elle avait tourné toute la soirée dans la
jungle environnante en criant le nom de son époux. Au début, elle
avait cru qu'il n'avait pas vu le temps passer et qu'il était
encore en train de leur chercher de la nourriture. Puis les heures
avaient défilé et son inquiétude n'avait cessé de grandir. Quand le
ciel s'était obscurci, elle avait acquis la certitude qu'il s'était
passé quelque chose d'anormal. Quelque chose de grave. Erik ne
pouvait pas l'avoir abandonnée.
Sous la voûte des arbres, en l'absence du moindre
rayon de lune, il faisait nuit noire à présent, et la pile de la
lampe torche était sur le point de rendre l'âme. Caroline devait se
rendre à la terrible évidence : il ne servait plus à rien de
chercher, et la meilleure chose à faire était de retourner à
l'endroit où Erik l'avait laissée quelques heures plus tôt. Mais
elle n'arrivait pas à renoncer. À vrai dire, elle n'arrivait plus à
décider. Elle avait déjà envisagé mille scénarios, et tous la
terrifiaient.
La peur, maintenant, l'avait envahie tout entière.
Non seulement l'idée de ne jamais retrouver Erik était devenue
soudain plus concrète, mais s'y ajoutait l'angoisse primitive de
passer la nuit seule au milieu de cette jungle immense. Sans
lumière. Sans présence.
Ses doigts se crispèrent, ses ongles s'enfoncèrent
dans la terre, comme si elle avait pu trouver là, dans le sol, le
pilier dont elle avait besoin pour ne pas s'effondrer. Elle sentit
bientôt des larmes couler sur sa peau, des larmes de peur et de
résignation. Mais il ne fallait pas céder. Si Erik avait été là, il
l'aurait obligée à se redresser et se mettre en route. Elle ne
pouvait pas rester ici. Elle devait revenir sur ses pas, tout de
suite, avant que la torche ne s'éteigne complètement.
Maintenant.
Caroline s'essuya les joues d'un revers de manche
et se releva lentement. Elle tremblait de tout son corps. Elle
inspira profondément, puis se mit en marche, titubant entre les
arbres, la mâchoire serrée. Sa lampe n'éclairait presque plus. Elle
avança ainsi dans la pénombre, luttant contre l'angoisse, assurant
chacun de ses pas au milieu des ombres immenses que les arbres
dessinaient autour d'elle.
Après quelques détours, elle retrouva enfin son
point de départ. Le campement provisoire qu'ils avaient choisi.
Pendant un instant, elle avait espéré qu'Erik serait là, qu'il
serait revenu. Mais non. La place était vide. Désespérément
vide.
Assommée par le désespoir, Caroline Levin se laissa
tomber au milieu du lit de feuilles qu'elle avait fabriqué un peu
plus tôt.
Après quelques secondes de silence pesant, elle
frémit. Une pensée hantait son esprit. Elle le savait : il
fallait éteindre la lampe de poche pour garder, en cas d'urgence,
le peu d'énergie qu'il restait encore dans les piles. C'était ce
qu'il y avait de plus raisonnable à faire. Mais l'idée de se
retrouver seule dans le noir avait quelque chose d'effrayant.
C'était comme une abdication. Le cœur battant, elle appuya
toutefois sur l'interrupteur de la torche.
Elle se trouva aussitôt plongée dans une obscurité
plus totale encore qu'elle ne l'aurait imaginée. Elle fut alors
saisie d'une soudaine et violente bouffée d'angoisse. Un frisson
glacial parcourut son échine. N'y tenant plus, elle poussa un cri
et ralluma aussitôt la lampe. Les larmes montèrent à ses paupières
et elle se mit à sangloter.
La voix étranglée de spasmes, elle hurla une
nouvelle fois le nom de son époux au milieu de la quiétude lourde
de la forêt amazonienne. Mais ce n'était plus une exhortation. Ce
n'était plus une recherche. C'était une plainte. Le cri d'une femme
terrorisée appelant au secours.
Elle n'eut pour seule réponse que le lointain
battement d'ailes d'un rapace apeuré.
Et puis la torche s'éteignit.