47.
Il était trois heures du matin quand Borja décida
d'aller se servir un verre dans la cuisine de Marie Lynch. Cela
faisait longtemps qu'il attendait dans le salon, immobile, et il
commençait à ressentir les prémices d'un léger agacement. S'agacer
n'était pas bon. Dans ce genre de situation, l'alcool était le
meilleur remède possible. Avec le nombre de comprimés de
chlorpromazine qu'il avait avalés aujourd'hui, un seul verre
suffirait à calmer ses nerfs.
Il s'appuya sur sa canne, se leva du canapé et se
dirigea vers la kitchenette. Comme il passait devant la fenêtre, la
lumière de l'extérieur révéla une tâche de sang sur son bras. Il
avait dû se blesser sans s'en rendre compte. Cela lui arrivait
souvent.
Il pesta. Laisser des traces de sang partout chez
sa victime n'était vraiment pas une bonne idée.
Il alluma une lampe et inspecta la blessure.
C'était juste une égratignure. Rien de grave. Il trouva une feuille
de papier essuie-tout sur le plan de travail de la cuisine, se
frotta le coude, et vérifia qu'il n'avait pas laissé de sang sur le
canapé. Il repéra une légère tâche sur l'un des coussins. Il enleva
aussitôt la housse et la glissa dans sa poche.
Son analgésie congénitale était à la fois son
principal atout et son pire ennemi. Il savait qu'un jour elle le
perdrait. Il tomberait à cause d'elle. Quelle ironie. Toutes les
victimes de cette maladie mouraient de mort précoce. Lui, au moins,
il se serait servi d'elle avant de la laisser l'emporter, pour
faire aux autres ce qu'elle lui ferait à lui.
Personne ne connaît si bien la mort que les morts
en sursis.
Il éteignit à nouveau la lumière et, dans la
pénombre, prit un verre dans le placard de la cuisine. Il avait
remarqué, près du frigidaire, une bouteille de vin rouge ouverte.
Il enleva le bouchon, respira l'odeur boisée de ce vin du Languedoc
sans prétention, et se servit jusqu'à ras bord.
La canne dans une main, le verre dans l'autre, il
retourna s'installer sur le canapé. De là où il était, il pourrait
attendre Marie Lynch et l'entendre rentrer sans être vu. La jeune
femme ne découvrirait sa présence qu'en pénétrant dans le salon, et
alors il serait trop tard pour faire demi-tour.
Cette fois-ci, il n'avait pas de message à
délivrer, pas de dossier à voler, pas de fichier à effacer. Cette
fois-ci, il n'avait qu'une chose à faire. Tuer.
Et tuer, c'était ce que Borja faisait de
mieux.
Il venait de terminer son verre de vin quand il
entendit du bruit sur le pallier.