52.
Quand Marie fut réveillée par un rayon de lumière qui traversait les rideaux, il lui fallut quelques longues secondes pour se souvenir de l'endroit où elle s'était endormie. Elle trouva la réponse en se retournant sur le lit.
Merde. Comment s'appelle-t-il ? S'il se réveille, il faut que je me rappelle au moins son prénom.
Elle ne reconnaissait même pas la chambre. Ils étaient arrivés au milieu de la nuit, elle se souvenait vaguement qu'il avait allumé quelques bougies. L'esprit embrouillé par l'alcool, à la lumière vacillante des petites flammes, elle avait eu des lieux un aperçu partiel. Ils avaient fait l'amour une fois, peut-être deux. Elle n'en avait qu'un souvenir flou, mais il lui sembla qu'il ne s'en était pas trop mal sorti. Elle se sentait encore attirée par lui, ce qui, normalement, était plutôt bon signe. Phéromones compatibles. Joli dos, belles épaules… Elle se souleva sur le coude et inspecta le visage endormi de l'homme avec qui elle avait partagé sa nuit.
Ça va. Beau gosse. Ça y est : je me souviens. C'est ce type qui a participé à une émission de téléréalité que je n'ai pas vue. Un ego grand comme la tour Eiffel. Sa queue aussi, d'ailleurs. Mais comment s'appelle-t-il, bon sang ? Oh, mon dieu, je suis vraiment, vraiment une pute.
Sans faire de bruit, elle quitta le lit – un matelas posé à même le sol – et ramassa ses vêtements éparpillés sur le chemin de la porte.
Mon sac ? J'espère que je ne l'ai pas oublié dans la boîte.
Après avoir cherché partout du regard, elle sortit de la chambre, referma doucement la porte derrière elle et entra dans le salon. À la lumière du jour, l'appartement avait perdu son charme de la veille. Plus petit qu'elle ne l'avait cru, mal rangé, il sentait le renfermé. Les cendriers débordaient de mégots et de restes de joints, tasses et verres sales s'empilaient sur les meubles, des vêtements traînaient çà et là, certains oubliés depuis longtemps sans doute… Sur le canapé, au milieu d'un fatras indicible, elle fut soulagée de trouver son sac.
Elle jeta un coup d'œil à son téléphone. Quatre appels d'Ari Mackenzie. Elle fronça les sourcils. Qu'est-ce que le flic pouvait bien lui vouloir ? Avait-il deviné ce qu'elle lui dissimulait ? Avait-il une information à lui communiquer ? Avec une grimace, elle jeta son cellulaire dans son sac et partit faire une rapide toilette dans la salle de bain. Elle dut farfouiller au milieu des produits de beauté masculins pour trouver de quoi se laver puis, quand elle eut fini, elle enfila à la hâte ses vêtements de la veille. Elle prit enfin son maquillage dans son sac, espérant masquer tant bien que mal ses traits tirés. Rester belle en toutes circonstances.
Elle glissa les écouteurs de son i-pod dans ses oreilles et commença à appliquer la crème colorée sur ses joues. Les premières notes de piano d'un morceau de Bryan Ferry, graves et tristes, se propagèrent vers ses tympans. La voix du chanteur anglais tira un soupir de sa poitrine. Non qu'elle n'appréciât pas la chanson. Bien au contraire. C'était une reprise noble et douce d'un titre de Bob Dylan que son père écoutait, lui, dans sa version originale. Mais c'était aussi l'une de ces madeleines de Proust qui la plongeaient dans une inévitable neurasthénie.
Look out your window and I'll be gone
You're the reason I'm travelling on
Don't think twice, it's all right[1].
Marie hésita à passer directement au morceau suivant. Les paroles faisaient si douloureusement écho à sa vie… Mais elle avait les mains pleines de poudre et préféra se concentrer sur son visage en écoutant la balade jusqu'au bout.
Difficile de se regarder droit dans les yeux quand on avait passé la nuit avec un type dont on ne se rappelait pas le prénom, le tout en écoutant une chanson qui parlait des regrets, des départs, des amours de passage… En posant délicatement le maquillage sur ses yeux, ce qu'elle lisait dans son propre regard dépassait la simple mélancolie d'un lendemain de cuite. Il y avait là les traces limpides et cruelles d'un échec dans lequel elle s'enfonçait, casting après casting, et la menace grandissante de cette satanée maladie.
Marie Lynch, seule dans la salle de bain d'un inconnu aux abdos parfaits, avait simplement peur de n'être plus qu'une caricature d'elle-même, qui attendait la mort sans pouvoir trouver de sens au temps qui lui restait à vivre. Un cliché. Une photo à moitié nue sur Internet. L'image de cette femme facile, légère, qu'elle renvoyait aux autres, car la seule profondeur qu'elle aurait pu offrir était celle de sa dépression, aussi silencieuse que progressive. Sa vraie pudeur – quelle farce – consistait peut-être à montrer ses seins à qui voulait les voir, pour qu'on ne regarde pas trop ailleurs. Le pire, c'était que cela fonctionnait plutôt bien. Les garçons se succédaient, couchaient avec elle sans jamais lui poser la moindre question. Et tout le monde, ou presque, était content.
En dessinant un fin trait noir sur le bord de sa paupière, Marie essaya de se convaincre que la perle d'eau salée au coin de son œil n'était que le signe d'une légère irritation. Elle l'essuya de la paume, termina la ligne de crayon et quitta la salle de bain.
Elle se dirigea vers l'entrée, inspecta sa silhouette dans un haut miroir, se trouva hideuse et belle à la fois. Elle ouvrit les deux loquets de la porte et entendit au même instant la voix de l'homme dans sa chambre.
— Marie ? C'est toi ?
Anthony. Cela lui revenait maintenant. Il s'appelait Anthony.
Elle hésita une seconde, puis elle sortit sur le palier et claqua la porte derrière elle.
Don't think twice, it's all right…
1-
Regarde par la fenêtre et tu verras que je suis parti
Tu es la raison pour laquelle je reprends la route,
Mais n'aies pas de remords, tout va bien…
Les cathédrales du vide
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