08.
Ari n'avait même pas pris la peine d'accepter la
carte de visite que lui avait tendue l'agent belge du SitCen et
était sorti du Sancerre sans un mot,
sous le regard étonné de Bénédicte. Il n'était pas dans ses
habitudes de partir sans dire au revoir, et la serveuse avait jeté
un coup d'œil réprobateur à l'homme en costume noir assis à la
table du fond.
La nuit n'était pas encore tombée et les derniers
rayons du soleil d'été donnaient aux murs de la rue une belle
couleur orangée. Des enfants jouaient au ballon entre la fontaine
Wallace et le carrousel de la place des Abbesses. Plus loin, une
bande d'adolescents discutait en fumant des cigarettes autour d'une
voiture de sport. Quelques touristes redescendus du Sacré-cœur
flânaient, profitant de la douceur du soir.
Son livre et son journal sous le bras, la tête
rentrée dans les épaules, Mackenzie alluma sa Chesterfield et
remonta la rue Ravignan d'un pas rapide.
Quitter son appartement de la Roquette après treize
années n'avait pas été facile ; il gardait pour la Bastille
une affection particulière. Mais l'idée d'y croiser Lola, qui
travaillait toujours au Passe-Muraille,
la petite librairie de la rue des Tournelles, avait fini de le
décider. Deux mois plus tôt, il s'était donc installé au cœur du
quartier des Abbesses, à quelques pas de la rue où il avait passé
son enfance et où, après le décès de sa mère, il était resté dix
ans avec son père.
Vivre dans le dix-huitième, c'était donc un retour
aux sources et il n'avait pas tardé à retrouver ses marques
– sans parvenir toutefois à oublier celle dont il avait fui la
présence. Il avait recréé son espace de vie dans le deux-pièces qui
surplombait la place Émile Goudeau, avec ses bibliothèques, ses
grandes photos accrochées aux murs, ses guitares, sa gargantuesque
collection de DVD… et, évidemment, son vieux chat de gouttière, ce
gros matou qu'il avait surnommé Morrison parce qu'il miaulait faux,
et de dos.
Ari passa à côté de la boutique d'antiquités
industrielles sans prendre le temps, cette fois, de s'extasier
devant les immenses horloges de gares exposées dans la vitrine,
comme il le faisait pourtant chaque jour cérémonieusement. La
visite inopinée de l'agent du SitCen l'avait profondément agacé.
Bien qu'il l'eût fortement exagérée aux yeux du psy pour obtenir un
arrêt de travail conséquent, la dépression qu'il traversait depuis
sa séparation d'avec Lola était bien réelle et il n'avait pas la
moindre envie de se replonger dans l'univers des renseignements.
Écœuré par le système, il n'avait plus la force de travailler comme
analyste, et l'idée de changer radicalement de domaine lui avait
même traversé l'esprit. Certains soirs, quand il s'affalait sur le
rocking-chair de son balcon avec un verre de whisky écossais et sa
vieille Telecaster, ses doigts courant sur le manche usé de la
guitare, il se surprenait à rêver d'une modeste carrière
musicale : trouver un groupe de reprises et jouer dans les
bars, comme au bon vieux temps. Interpréter les standards du blues
et du rock des années 1970 sans rien d'autre en tête que son
prochain chorus, et allumer dans le regard des clients enivrés une
lueur de plaisir nostalgique… Depuis qu'il s'était installé dans le
coin, il avait d'ailleurs joué deux ou trois fois avec La Marmotte Exhibitionniste, un groupe de rock
français déjanté qui se produisait régulièrement dans les cafés des
Abbesses et avec lequel il avait sympathisé à force de traîner dans
le quartier. Pendant ces rares moments, Ari parvenait à oublier
tout le reste et l'envie de donner sa démission pour s'adonner
enfin à sa plus ancienne passion le taraudait chaque jour un peu
plus.
Pourtant, il devait bien l'admettre : à la
simple évocation de son enquête inachevée, ses vieux démons
d'analyste des RG avaient resurgi.
Le mystère qui entourait la fermeture prématurée de
sa dernière enquête conservait la saveur amère d'une énigme
irrésolue. L'impossibilité de boucler cette affaire avait
d'ailleurs accru le dégoût qu'il ressentait aujourd'hui envers le
fonctionnement des services de Renseignements. Une goutte d'eau qui
avait fait déborder un vase déjà fort plein.
Quelques mois plus tôt, en remontant la piste du
trépaneur, un tueur en série, Ari avait
démantelé une société secrète – la confrérie du Vril –
accusée d'avoir volé six pages des carnets de Villard de
Honnecourt, un singulier manuscrit du xiiie siècle.
Une fois réunies, ces six pages avaient révélé l'entrée oubliée
d'un souterrain au cœur de Paris, dans lequel Ari avait découvert
des documents anciens. Mais alors qu'il s'était apprêté à explorer
plus avant ce tunnel insolite, le lieu avait été classé
« Secret Défense » par la DRM[1], et son accès lui avait
été tout simplement refusé. À ce jour, Mackenzie, tout comme le
grand public d'ailleurs, ignorait toujours ce que cachait ce maudit
tunnel. Comment cette entrée, à quelques pas de Notre-Dame,
avait-elle pu rester secrète si longtemps ? Et surtout, où
pouvait-elle mener ?
En mentionnant cette enquête, l'agent du SitCen
savait sans doute qu'il allait attiser la curiosité de l'analyste.
Mais aujourd'hui, Ari n'avait qu'une certitude : il ne pouvait
faire confiance à aucun service et s'il devait un jour résoudre
l'énigme, il le ferait seul. À sa manière.
Ce qui l'intriguait, toutefois, c'était la façon
dont la rencontre s'était produite : en marge des canaux
officiels. Pourquoi le SitCen n'était-il pas passé par la voie
hiérarchique ? Et surtout, pourquoi cet agent avait-il accablé
les services français et le ministère de l'Intérieur aux yeux
d'Ari, en tentant de le débaucher ? Cela ne pouvait signifier
qu'une seule chose : les services européens étaient sur une
affaire qu'ils ne partageaient pas avec les Français. Et cela, en
soi, était étonnant, parce que parfaitement contraire au
protocole.
Quand il fut au pied de son immeuble, Ari constata
que la lumière, au dernier étage, éclairait la grille du balcon. Il
fronça les sourcils. Il n'était pas du genre à oublier d'éteindre
en partant.
Quelques clients commençaient à dîner à la terrasse
du restaurant qui faisait l'angle avec la rue des Trois frères. Il
salua le serveur et se faufila derrière la porte cochère.
Ari se précipita dans les étages, convaincu qu'il
se tramait quelque chose d'anormal. À peine arrivé sur le palier,
il découvrit, interdit, que ses soupçons étaient justifiés.
La porte de son appartement était grand
ouverte.