41.
Erik sut aussitôt que le sourire de son épouse
était artificiel. Trop tendu, trop intense. Debout au milieu du
salon, la grande et svelte femme blonde le regardait avec dans les
yeux une pesanteur dérangeante.
— Pourquoi n'allumes-tu pas la lumière ?
demanda-t-il d'un air inquiet.
Caroline s'approcha de son mari et passa
délicatement les mains autour de son cou. Il fronça les sourcils,
convaincu que quelque chose ne tournait pas rond. La jeune femme se
serra contre lui et l'embrassa longuement, puis elle approcha sa
bouche de son oreille en continuant de l'enlacer tendrement.
— Nous sommes surveillés et écoutés,
murmura-t-elle d'une voix presque imperceptible. J'ai trouvé une
lettre de Charles Lynch dans une de tes vestes. Elle est posée
derrière moi, sur la commode. Prends-la discrètement et essaie de
la lire.
Erik sentit les battements de son cœur s'accélérer.
Tout son corps se tendit, comme s'il avait voulu se protéger face à
la dramaturgie de l'instant. C'était un de ces moments où l'on
ressent physiquement l'urgence et la gravité comme un poids qui
comprime les poumons. Les choses étaient peut-être bien plus
inquiétantes qu'il ne les avait imaginées. Il releva la tête, sans
cesser de serrer le corps de sa femme. Par-dessus son épaule, il
aperçut en effet une lettre dans la pénombre. Le plus discrètement
possible, il attrapa la feuille de papier et, dans l'ombre, l'amena
contre le flanc de Caroline.
Plissant les yeux, il déchiffra les quelques lignes
que leur avait adressées Charles Lynch.
« Chers amis,
Avant toute chose, essayez de ne pas montrer la
moindre émotion en lisant ce qui va suivre. Toutes les pièces du
complexe sont sous surveillance vidéo, et probablement audio. Soyez
prudents.
Quand vous trouverez cette lettre – que je
suis obligé de faire courte car le temps presse – je serai
déjà parti et, je l'espère, loin d'ici. Détruisez-la dès que vous
l'aurez lue, je ne voudrais pas que vous vous retrouviez impliqués
à cause de moi.
Sachez d'abord que j'ai pour vous deux la plus
grande estime et que j'ai été enchanté de vous rencontrer, bien que
j'eusse aimé que cela se fît dans d'autres circonstances. J'espère
que nous pourrons, un jour, nous retrouver en des lieux plus
sereins.
Mon départ, quand vous le découvrirez, vous
étonnera sans doute, j'espère que vous me pardonnerez et je vous
supplie de ne pas croire qu'il s'agisse d'un abandon de ma part. Au
contraire. Si j'ai choisi de partir, sans vous tenir informés,
c'est que j'ai préféré vous protéger et que j'espère pouvoir nous
sauver tous.
J'ai découvert au sujet de la Summa Perfectionis
des choses qui ont achevé de me convaincre de la malignité de ses
dirigeants. Je sais à présent qu'on nous a menti sur les raisons
profondes de notre présence ici, et je sais également que nous
avons peu de chance de sortir du complexe un jour…
J'ai donc fait le choix de fuir, tout en mesurant
les risques. Une fois dehors, si j'y parviens, ma première
préoccupation sera de contacter les autorités afin que vous
puissiez, vous et les autres, être libérés. Car ne vous y trompez
pas : nous sommes ici des prisonniers.
Si rien ne s'est passé une semaine après mon
départ, si personne n'est venu vous sortir d'ici, c'est que j'aurai
échoué, et que, probablement, les gardes du complexe m'auront
abattu.
Alors il vous faudra trouver vous-mêmes le moyen de
vous échapper. Je n'ai pas le temps de vous expliquer tout ce que
j'ai découvert, mais si vous me faites un tant soit peu confiance,
et si personne ne vous délivre d'ici une semaine, fuyez. Fuyez
vite.
Je vous donne ici le plan complet du complexe avec
la localisation des deux postes de sécurité, en espérant toutefois
que vous n'aurez pas besoin de vous en servir.
Bon courage, soyez prudents.
Votre dévoué
Charles Lynch. »
Erik laissa sa main retomber le long de son corps,
abasourdi. Il ne put formuler la moindre phrase. Tout ce que le
Docteur Weldon venait de lui dire résonnait encore dans sa tête, et
il ne savait plus où était la vérité.
Caroline le serra plus fermement contre lui, comme
pour l'obliger à se maintenir droit.
— Je… Je n'arrive pas à y croire, murmura
l'ingénieur. Tu penses… Tu penses qu'il aurait pu imaginer tout
ça ?
— Non.
— Qu'est-ce qu'on va faire ?
Son épouse approcha à nouveau sa bouche de son
oreille et répondit dans un souffle.
— Nous devons fuir dès que possible.