C’était là un indice qui aurait été des plus utiles aux flics, un fragment de réalité parfaitement authentique qu’ils ne découvriraient jamais. Ou alors, après sa mort…
SW choisit une cabine téléphonique perdue en Virginie pour passer son coup de fil dominical. Maintenant qu’il avait la stature d’un vrai hors-la-loi ayant fait ses preuves, il eût été idiot de prendre des risques inutiles en se servant de son téléphone mobile, surtout pour appeler ce numéro-là, qu’un flic particulièrement intelligent ou chanceux aurait pu tracer. Ce qui était peu probable, cela dit. Avait-on jamais vu un flic intelligent ?
Il entendit une voix familière, qui lui donnait presque la nausée.
— Bienvenue à la résidence Meadow Grove en cette belle journée. À qui souhaitez-vous parler ?
— Chambre 62, s’il vous plaît. Je vous remercie.
— Pas de problème.
Un déclic, puis une autre sonnerie. Une seule.
— Allô ? Qui est à l’appareil ?
— Salut, maman. Devine.
— Oh, Seigneur, c’est vraiment toi ? D’où m’appelles-tu ? Tu es toujours en Californie ?
La conversation commençait toujours de la même manière. C’était une sorte de rituel, complètement artificiel, mais qui facilitait les choses et les mettait tous deux à l’aise.
— Eh oui. En fait, là, je suis sur Hollywood Boulevard, à l’angle de Vine Street.
— Je parie que c’est magnifique, là-bas. C’est magnifique, hein ? Le climat, les vedettes de cinéma, le Pacifique, tout.
— Tu as raison. Un vrai paradis. Je vais t’envoyer un billet d’avion un de ces jours pour que tu viennes me voir. Et à part ça, toi, comment ça va ? Tu as tout ce qu’il te faut ?
La voix se réduisit à un chuchotement.
— Tu sais, la fille de couleur qui vient faire le ménage ? Je crois qu’elle m’a volé mes bijoux.
— Hum…
C’était difficile à croire. Il avait vendu les derniers bijoux de sa mère depuis longtemps déjà. L’argent lui avait servi à financer les débuts de sa carrière d’acteur et lui avait permis de tenir un certain temps.
— Mais ne t’occupe pas de moi, parle-moi plutôt de toi. Je veux tout savoir. J’adore quand tu me téléphones. Ton frère et ta sœur ne m’appellent presque jamais.
Et cet accent qui l’énervait toujours autant, alors que lui s’était donné tant de mal pour le perdre ! Contrairement à ses parents, il avait toujours eu l’ambition de devenir quelqu’un, de tirer un trait sur ses origines modestes. Et, aujourd’hui, il avait le monde à ses pieds. Il s’était créé un personnage unique, sans rival.
— Je t’ai dit que j’avais une grosse sortie, bientôt ? Ce film, tout le monde va aller le voir. Enfin, c’est ce que pense le studio, en tout cas. La Paramount.
Il entendit un halètement à l’autre bout du fil.
— C’est pas vrai !
— Je t’assure, maman. Dedans, il y a moi, Tom Hanks et Angelina Jolie…
— Oh, elle, je l’adore. Elle est comment, en vrai ? Elle est gentille, ou coincée ?
— En fait, elle est vraiment sympa. Elle est folle de ses gosses, maman. Je lui ai montré ta photo et je lui ai beaucoup parlé de toi. D’ailleurs, c’est elle qui m’a dit de t’appeler.
— Oh, c’est vrai ou tu dis ça pour me faire marcher ? J’en ai des frissons. Angelina Jolie ! Et Tom Hanks. Je savais bien que tu réussirais. Tu as tellement de volonté.
Pour lui, rien de plus facile que de jouer ce petit numéro au téléphone. C’était le moins qu’il puisse faire, et le maximum aussi, d’ailleurs, puisqu’il ne retournerait jamais voir sa mère. Pas comme Kyle Craig, dans le Colorado, tout récemment.
— Quand je vais raconter ça à ton père ! Tu sais que c’est bientôt son anniversaire, dis ?
Quelle famille de timbrés ! Elle se souvenait de l’anniversaire de son vieux, mais avait oublié qu’il s’était tiré une balle dans le front vingt ans et quelques plus tôt. Cette conversation commençait à l’oppresser. Il était temps d’y aller.
— Bon écoute, on m’attend sur le plateau, il faut que je te laisse.
— Entendu, mon chéri, je comprends. Ça m’a fait plaisir d’entendre ta voix. Et surtout, continue à faire un malheur, d’accord ?
— Oui, maman, je te promets. En ton honneur. Je vais leur en faire voir de toutes les couleurs.