Le deuxième scénario du tueur appartenait à un genre qu’il affectionnait tout particulièrement, la science-fiction.
Un vrai régal, décidément. Pour l’instant, tout se déroulait comme il l’avait prévu.
Le tueur avait délaissé son personnage de soldat irakien. Cette fois, le script était encore plus élaboré et le rôle beaucoup plus enrichissant. Il allait jouer le Dr Xander Swift. Quel acteur n’aurait rêvé de décrocher ce rôle, de jouer cette fameuse scène ? Et au théâtre, de surcroît, au théâtre ! Delicioso !
Devant l’imposant Kennedy Center, ce soir-là, le trottoir était déjà presque noir de monde, un mélange de jeunes citadins sûrs d’eux et assez puants, ce qui n’avait rien de surprenant puisque la pièce était l’adaptation d’une nouvelle de science-fiction qui avait déjà inspiré un film à gros budget. La nouveauté, c’était la présence, à l’affiche, d’une vedette de cinéma. Ce qui expliquait la foule, même si on ne jouait pas à guichets fermés.
Le tueur, qui n’était pas, lui, une vedette – en tout cas, pas encore –, se mit dans la peau du Dr Xander Swift dès qu’il s’approcha du Kennedy Center. Il n’était jamais trop tôt pour s’approprier un personnage…
L’accès à la billetterie, dans une salle au sol carrelé, se faisait par six portes battantes. Une fois à l’intérieur, on accédait au foyer tapissé de moquette par quatre autres portes. Le tueur s’imprégnait, des moindres détails, sûr de ne rien oublier.
Presque persuadé, à présent, d’être effectivement le Dr Xander Swift, complètement pénétré de son rôle, il se déplaçait au rythme de la foule, ni plus vite ni plus lentement. De grosses lunettes teintées, une barbe grisonnante, une banale veste en tweed l’aidaient à passer inaperçu. Je ressemble à n’importe quel amateur de théâtre, se dit-il.
Et pourtant, si proche de la répétition, quelques doutes le taraudaient encore. Et s’il se plantait ? S’il se faisait prendre ? S’il commettait une erreur, ce soir, au Kennedy Center ?
Il passa devant une affiche, gris métallisé dans un caisson vitré.
MATTHEW JAY WALKER
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Coqueluche de Hollywood, son nom étalé en lettres noires au-dessus du titre de la pièce, l’acteur était surtout connu pour ses rôles dans des superproductions navrantes mais très lucratives, ridicules transpositions à l’écran de BD célèbres, pour lesquelles des millions de spectateurs n’hésitaient pas à perdre dix dollars. Si la salle était presque pleine, ce soir, c’était grâce à lui, et à lui seul. Matthew Jay Walker plaisait surtout aux femmes, même s’il avait récemment épousé une actrice très belle avec laquelle il avait adopté des enfants du tiers-monde, très tendance à Follywood. Le couple venait de s’installer à Washington « afin de peser sur les décisions du gouvernement dans les domaines importants pour l’enfance de la planète ». Dire qu’il y avait des gens qui parlaient comme ça. Pis, qui pensaient comme ça…
À l’intérieur de l’auditorium, les envolées d’un synthétiseur donnaient le ton de la soirée. Le Dr Xander Swift trouva facilement son fauteuil, le 11A, au bout de la travée de gauche.
Il avait le sentiment d’être totalement imprégné de son personnage. Le rôle était intéressant, et il lui rendait justice. Il ne se trouvait qu’à quelques pas de l’une des quatre sorties de secours. Très vite, pourtant, il sut que l’emplacement ne convenait pas. Il n’utiliserait pas le billet acheté pour la représentation du samedi soir, où il avait réservé le même fauteuil.
Cet angle de vue n’allait pas du tout ! Heureusement que le Dr Swift était venu faire un repérage…
Ce n’était pas là que devait avoir lieu le meurtre symbolique, mais sur la scène elle-même.
Ce serait bien mieux pour le public, et l’essentiel n’était-il pas là ?
À vingt heures cinq, la lumière s’estompa, et une fois la salle plongée dans le noir, la musique s’amplifia. Le riche rideau de velours se leva lentement.
Une vague de lumière rouge balaya la scène, éclaboussa le public. Le fauteuil 11A était à présent inoccupé.
Ayant vu ce qu’il avait besoin de voir, le Dr Xander Swift avait quitté le théâtre. Le meurtre aurait lieu le lendemain. Ce soir, il ne s’agissait que d’une répétition générale. Il voulait jouer à guichets fermés. C’était indispensable.
Et tout cela, bien entendu, en son honneur.