J’étais à la fois fébrile et vaguement mal à l’aise. Curieuse impression que celle de retourner au front. À l’entrée de l’appartement 12F, un technicien que j’avais déjà vu, un petit Asiatique, était en train de relever des empreintes. J’en déduisis qu’à l’intérieur tous les indices avaient déjà été collectés.
Toute seule, au milieu du salon, Bree paraissait pensive, pour ne pas dire lointaine.
De longues traînées sombres zébraient la moquette ivoire – le sang de la victime, sans doute. La porte-fenêtre de la terrasse était ouverte, et un léger courant d’air faisait frémir les rideaux.
Ces détails mis à part, la pièce paraissait parfaitement rangée. Il y avait, de tous côtés, des rayonnages encastrés, chargés d’ouvrages reliés, des romans pour la plupart. Beaucoup étaient signés Tess Olsen, et je remarquais également des éditions étrangères. Pourquoi avoir tué une femme qui écrivait des polars ? Le type devait avoir ses raisons. Ou bien faisais-je fausse route ? Eh oui, à peine arrivé, j’étais déjà en train d’analyser la scène de crime comme s’il s’agissait de mon enquête…
— Alors, ça va ? demandai-je enfin.
Elle me lança un regard interrogateur, du style « comment as-tu fait pour passer ? », mais ne perdit pas de temps en banalités. Je ne l’avais encore jamais vue en service, et cette Bree-là était bien différente de celle que je connaissais.
— Apparemment, il est entré par la porte. Pas de traces d’effraction. Il s’est peut-être fait passer pour un employé d’une société de service. Ou alors, elle le connaissait. Ses vêtements et son sac à main sont là.
C’était la première question qui, naturellement, me venait à l’esprit.
— Rien qui saute aux yeux, me répondit Bree. Je n’ai pas l’impression qu’il y a eu vol, Alex. Quand elle est passée par-dessus la balustrade, elle portait un bracelet et des boucles d’oreilles sertis de diamants. Comme quoi, on peut quand même emporter ses bijoux dans la tombe…
Je montrai les marques sur le tapis.
— Et pour ça, tu en sais plus ?
— D’après le médecin légiste, la victime avait les genoux en sang avant la chute. Et, tiens-toi bien, elle avait une laisse de chien autour du cou quand le type l’a poussée.
— À la radio, quelqu’un a parlé d’une corde. J’ai pensé à un nœud coulant, mais ça me paraissait tout de même curieux. Une laisse de chien ? Intéressant. Bizarre, mais intéressant.
Bree désigna la salle à manger. Séparée du salon par une arcade, elle renfermait plusieurs vaisseliers bien garnis.
— Les taches de sang commencent là-bas et s’arrêtent ici, au milieu de la pièce. Elle rampait, sous la menace de son agresseur.
— Comme un chien. Il avait donc besoin de l’humilier, et ce en public. Que pouvait-elle lui avoir fait pour mériter un traitement pareil ?
— Oui, on a vraiment le sentiment qu’il lui en voulait personnellement.
Et elle respira lentement avant d’ajouter :
— Tu sais, si tu étais encore dans la police, on te l’aurait sûrement confiée, cette enquête. Un meurtre spectaculaire, une victime célèbre, une affaire qui sent le psychopathe à plein nez…
Je ne lui dis pas que je m’étais déjà fait au moins six fois la même réflexion. Les affaires bizarres finissaient toujours, d’une manière ou d’une autre, par échouer sur mon bureau. Bree m’avait-elle remplacé ? Une question m’effleura : notre rencontre lors du pot de départ de notre collègue était-elle vraiment fortuite ?
— Elle vivait seule ?
— Son mari est mort il y a deux ans. Il y a une bonne, mais elle était de repos cet après-midi.
— Le tueur le savait peut-être.
— Sûrement.
Bree et moi étions sur la même longueur d’ondes, et, curieusement, je trouvais cela parfaitement normal. Je répertoriais nombre de détails. Un coussin barré d’une inscription brodée, sans doute un cadeau de fête des Mères. Une carte de vœux Hallmark ouverte sur la tablette de la cheminée. Elle n’était pas signée. Fallait-il y lire un indice ? Pas forcément, mais on ne sait jamais…
Je suivis Bree sur la terrasse.
— Il a tout le loisir de la tuer discrètement, mais il la force à venir ici et il la balance dans le vide.
Elle monologuait, en fait.
— C’est vraiment n’importe quoi. Je suis perdue.
De la terrasse, je voyais les deux autres résidences de luxe situées juste en face, et le zoo, un peu sur la gauche. Plus d’arbres que dans la plupart des grandes villes. C’était assez joli, ce scintillement de lumières criblant la nuit, et ces parcelles vert sombre illuminées comme pour un tournage de film.
Au pied du Riverwalk, on distinguait l’allée en U, une fontaine qui fonctionnait et, devant, un large trottoir. Ainsi que les centaines de badauds qui attendaient de l’autre côté de l’avenue.
Soudain, j’eus comme une intuition. Ou plutôt, l’idée qui me trottait dans la tête depuis un moment me parut brusquement s’imposer.
— Il ne l’a pas tuée pour des motifs personnels, Bree. Je ne le pense pas. Ses mobiles étaient différents.
Bree se retourna.
— Continue.
— Il aurait tout aussi bien pu tuer quelqu’un d’autre. Ce que je veux dire, c’est que, dès le départ, il a voulu procéder à une exécution publique. L’important, pour lui, était d’avoir un public. Il voulait qu’un maximum de gens le voient commettre son meurtre. Il s’agissait d’une prestation d’acteur. Le tueur est venu ici pour donner un spectacle. Si ça se trouve, il s’est posté en bas, un jour, pour choisir sa scène. Il a décidé que ce serait cette terrasse, et pas une autre.