Quatre ans plus tard, jour pour jour, Kyle Craig était toujours détenu – confiné serait plus juste – à la prison de très haute sécurité de Florence, Colorado, à cent soixante kilomètres de Denver. En quatre ans d’isolement, il n’avait pas vu une seule fois le soleil. Son ressentiment nourri ne cessait de croître, pour atteindre des proportions de plus en plus inquiétantes…
Parmi ses codétenus se trouvaient Ted Kaczynski, le fameux Unabomber ; Terry Nichols, instigateur de l’attentat d’Oklahoma City, et des terroristes liés à al-Qaida, Richard Reid et Zacarias Moussaoui. Eux non plus n’avaient guère abusé de produits solaires ces derniers temps. Reclus vingt-trois heures sur vingt-quatre dans des cellules en béton de moins de deux mètres sur trois, ils ne voyaient que leurs avocats et leurs gardiens. Selon certains, l’isolement à l’ADX Florence revenait à « mourir chaque jour ».
Kyle lui-même reconnaissait que s’évader de cette prison relevait de la gageure, pour ne pas dire de la mission impossible. En fait, jamais aucun détenu n’avait réussi à s’échapper, ni de près ni de loin. Mais rien ne lui interdisait d’espérer, de rêver, de gamberger, de faire travailler son imagination. Rien ne l’empêchait, assurément, de concocter une petite vengeance…
Il avait fait appel du jugement. Son avocat, Mason Wrainwright, de Denver, venait le voir une fois par semaine. Ce jour-là, comme tous les autres jours, il arriva à seize heures tapantes.
Avec sa longue queue-de-cheval gris argent, ses vieilles bottes noires et son chapeau de cow-boy relevé, sa veste en daim, sa ceinture en peau de serpent et ses grandes lunettes à montures de corne, il évoquait un chanteur de country vaguement intello, ou à la rigueur un universitaire amateur de country. Il faisait un avocat assez improbable, mais Kyle Craig avait la réputation d’être extrêmement intelligent ; s’il avait choisi Wainwright, à n’en pas douter, il avait ses raisons.
À l’arrivée de l’avocat, ils se donnèrent l’accolade. Puis, comme chaque fois, Kyle murmura à l’oreille de Wainwright :
— On ne nous enregistre pas, dans cette pièce ? La règle est toujours en vigueur ? Vous en êtes certain, monsieur Wainwright ?
— Nous ne sommes pas enregistrés, le rassura l’avocat. Même dans ce misérable trou à rat, on respecte la confidentialité des échanges entre l’avocat et son client. Je suis désolé de ne pouvoir faire davantage pour vous. J’en suis sincèrement navré. Vous connaissez mes sentiments à votre égard.
— Je ne doute pas de votre fidélité, Mason.
Après les embrassades, Craig et son avocat s’installèrent de part et d’autre d’une grande table métallique grise dont les pieds, tout comme ceux des chaises, étaient rivés au sol.
Kyle posa à son avocat huit questions. Toujours les mêmes, lâchées à toute vitesse, sans laisser à Wainwright le temps de répondre. Et, comme chaque fois, l’avocat écouta, respectueusement.
— Truman Capote, qui a mis tant d’ardeur à réconforter les grands criminels, a déclaré un jour qu’il avait peur de deux choses, et de deux choses seulement. Laquelle est la pire : la trahison ou l’abandon ? commença-t-il.
Et aussitôt :
— À quelle occasion vous êtes-vous pour la toute première fois refusé à pleurer, et quel âge aviez-vous à l’époque ?
» Dites-moi, maître, au bout de combien de temps, en moyenne, une personne qui se noie perd-elle conscience ?
» Il y a une chose que j’aimerais savoir : statistiquement, les meurtres ont-ils plus souvent lieu à l’intérieur ou à l’extérieur ?
» Pourquoi n’a-t-on pas le droit de rire à un enterrement alors qu’on a le droit de pleurer à un mariage ?
» Peut-on entendre applaudir si la chair de la main a été enlevée ?
» Combien existe-t-il de manières d’écorcher un chat si on veut qu’il reste vivant jusqu’au bout ?
» Et tiens, oui, au fait, où en sont les Red Sox ?
Puis il y eut un silence.
Parfois, le détenu posait également d’autres questions, par exemple des détails concernant les Red Sox, l’équipe de baseball de Boston, ou les Yankees de New York, qu’il méprisait, ou bien un tueur intéressant opérant à l’extérieur et dont l’avocat lui avait parlé.
Au moment de se quitter, ils se donnèrent une nouvelle fois l’accolade et l’avocat chuchota contre la joue de Kyle :
— Ils sont prêts à entrer en action. Les préparatifs sont terminés. Des opérations importantes vont bientôt avoir lieu à Washington. Ce sera la revanche. Le spectacle devrait faire recette. Tout cela en votre honneur.
Kyle Craig ne prononça pas un mot. Il joignit ses index et appuya de toutes ses forces sur le crâne de l’avocat. Le message parvint instantanément au cerveau de Mason Wainwright.
Ses doigts étaient croisés. Une croix, pour Cross.