À bien des égards, j’avais l’impression de mener une double vie, et sans doute n’était-ce pas qu’une impression. Ce matin-là, après Sandy Quinlan, je recevais Anthony Demao. Après la crise dépressive de la dernière fois, j’avais bien l’intention de lui fixer plusieurs rendez-vous rapprochés.
J’ignorais où en étaient mes deux patients depuis la scène à laquelle j’avais assisté dans la salle d’attente, et c’est avec un certain soulagement que je les vis se croiser en s’ignorant. Sandy avait l’air mal à l’aise, Anthony feignit de n’être pas concerné. Tant mieux, me dis-je, car je les voyais mal ensemble, tous les deux. Très mal.
Dès le départ de Sandy, l’attitude d’Anthony changea. Visiblement très agité, il tremblait beaucoup plus que d’habitude. Alors qu’il faisait très chaud, il portait un pantalon et un gilet de camouflage fermé. Il entra, se laissa tomber sur le canapé.
Puis il se releva et se mit à arpenter nerveusement la pièce, les mains dans les poches, en marmonnant.
— Que se passe-t-il ? finis-je par lui demander. Je vous trouve bien énervé.
— Vous trouvez, docteur ? J’ai encore fait le même rêve, deux nuits de suite. Bassora, ce putain de désert, la guerre, le merdier total. D’accord ?
— Anthony, venez vous asseoir. S’il vous plaît.
Il avait déjà essayé de me parler de Bassora, mais ne m’en avait pas dit suffisamment pour que je comprenne où il voulait en venir. Je sentais bien que quelque chose de terrible lui était arrivé en Irak, mais quoi, je l’ignorais toujours.
Lorsqu’il finit par s’affaler sur mon canapé, je remarquai un renflement sous son gilet. Je compris immédiatement ce que c’était, et mon sang ne fit qu’un tour. Je me redressai.
— Vous êtes armé ?
Il mit la main sur la bosse et me fit sèchement :
— Il n’est pas chargé. Pas de souci.
— Soyez gentil de me le donner. Je ne veux pas d’armes ici.
Il me regarda d’un air agressif.
— Je viens de vous le dire, il n’est pas chargé. Vous ne me croyez pas ? D’ailleurs, j’ai un permis.
— Ici, il n’a aucune valeur.
Je me relevai.
— Ça suffit. Sortez d’ici.
— Non, non. Tenez, prenez-le.
Il mit la main sous son gilet, sortit un Colt 9.
— Vous n’avez qu’à le prendre, mon flingue !
— Lentement, lui dis-je. Vous prenez la crosse avec deux doigts, vous le posez sur la table. L’autre main ne bouge pas.
Anthony me regarda différemment, comme s’il venait brusquement de comprendre quelque chose.
— Vous êtes quoi, un flic ?
— Faites simplement ce que je vous dis de faire, d’accord ?
Il posa le pistolet sur la table. Après avoir vérifié qu’il n’y avait pas de cartouche dans le canon ni dans le chargeur, je le rangeai dans le tiroir de mon bureau et fermai à clé. Je respirai profondément.
— Vous voulez me parler de votre rêve, maintenant ? Bassora ? Ce qui vous est arrivé là-bas ?
Il opina, commença à parler, se remit à arpenter la pièce. Sans arme, cette fois, ce qui me rassurait un peu.
— Ça commençait de la même façon… dans le rêve. On venait d’être touchés, et j’ai couru jusqu’au fossé. Je fais toujours ça, mais cette fois-ci, j’étais pas seul.
— Vous parlez de Matt ?
— Ouais, il était avec moi. Y avait que nous deux. On s’était retrouvés séparés de l’unité.
Il m’avait déjà parlé de son copain Matt. Ils étaient affectés au même camion de munitions, mais je n’en savais guère plus.
— Il était naze. Les deux jambes en charpie, comme des hamburgers. Il a fallu que je le tire par les bras. Je pouvais rien faire d’autre.
Il me lança un regard suppliant.
— Anthony, êtes-vous en train de me parler de votre rêve, ou de ce qui s’est réellement passé cette nuit-là ?
Sa voix se réduisit à un murmure.
— Justement, docteur, je crois que je parle des deux. Matt, il hurlait comme une espèce de bête sauvage blessée. Et quand j’ai entendu les cris, dans mon rêve, c’était comme si je les avais déjà entendus avant.
— Avez-vous pu l’aider ?
— Non, pas vraiment. Je pouvais pas l’aider, je pouvais rien faire. Même un médecin, il aurait rien pu faire pour Matt, vu l’état dans lequel il était.
— Entendu. Et que s’est-il passé ensuite ?
— Là, Matt commence à me dire : « Je vais pas m’en sortir, je vais pas m’en sortir. » Il n’arrête pas de répéter la même chose, et pendant ce temps, ça tire de tous les côtés. Moi, je sais pas si c’est nos gars ou ces putains d’Arabes qui tirent. Dans l’état où il est, avec les jambes flinguées et les boyaux qui sortent, on peut aller nulle part. Et là, il commence à me dire : « Tue-moi. Je t’en supplie, tue-moi. »
Anthony était parti. Il revivait son cauchemar, l’horreur de ce qu’il avait vécu cette nuit-là en Irak. Je le laissai poursuivre.
— Il sort son arme de service. Il arrive même pas à la tenir, et je le vois qui pleure parce qu’il y arrive pas, et moi je pleure parce que je veux pas qu’il le fasse. Les obus de mortier pleuvent de partout. Dans le ciel, c’est un vrai feu d’artifice.
Il dodelina de la tête, s’arrêta de parler, les larmes aux yeux. Je ne pouvais qu’essayer de le comprendre : il n’y a pas de mots pour décrire une situation pareille.
— Anthony ? Avez-vous aidé Matt à mettre fin à ses jours ?
Une larme roula sur sa joue.
— J’ai posé ma main sur celle de Matthew, j’ai fermé les yeux… et là, on a tiré. Tous les deux.
Il me regarda.
— Vous me croyez, Docteur Cross, dites ?
— Je dois vous croire, non ?
— Je ne sais pas.
Je lus, dans ses yeux, un vrai ressentiment.
— C’est vous, le toubib. Vous devez pouvoir faire la différence entre un cauchemar et la réalité, non ? Répondez-moi.