Il redescendit pour dire au revoir à sa maman, après s’être débarrassé du masque en silicone. Il l’avait porté pendant presque tout le trajet depuis la prison de Florence, mais mieux valait ne pas tenter le diable. Sans doute avait-il également pris quelques risques en venant ici, mais peu de gens savaient où séjournait sa mère et il avait besoin de l’argent, pour ses projets, pour faire en sorte que ses cauchemars deviennent réalité.
Sans faire de bruit, il se glissa jusqu’à Miriam qu’il avait ficelée sur le vieux fauteuil inclinable de son père, dans la pièce familiale, juste devant l’immense cheminée. Tant de souvenirs étaient liés à ce lieu. Son père, le général, qui hurlait, hurlait à s’en faire exploser les veines, et qui l’avait frappé combien de fois… Et Miriam qui ne disait jamais un mot, qui avait toujours fait semblant de ne rien savoir de ces insultes, de ces coups, de ces années de maltraitance constante.
— Bou, maman ! fit-il en surgissant derrière elle, comme pour lui faire peur.
Se souvenait-elle qu’il faisait exactement la même chose quand il était petit, quand il avait cinq ou six ans ? Bou, maman ! Tu veux bien t’intéresser un peu à moi ?
— Bon, j’ai fait le plus gros de ce que j’avais à faire dans le Colorado. On me recherche, tu sais, alors il vaudrait peut-être mieux que je reprenne la route. Oh, ma pauvre, tu trembles comme une feuille. Écoute, ma chérie, tu ne risques absolument rien ici, dans ta forteresse. Il y a des alarmes partout. Et même un système pour faire fondre la neige sur la façade et dans l’allée.
Il se pencha sur elle, sentit des effluves de lavande, et ce fut comme s’il revivait les cauchemars d’autrefois, les terribles injustices de son enfance.
— Je ne vais pas te tuer, Dieu du ciel, non. Est-ce à cela que tu pensais ? Non, non, non ! Je veux que tu regardes ce que je vais faire à partir de maintenant. Pour moi, tu es un témoin important. Je m’efforce de vous faire honneur, à toi et à papa. À ce propos, dis-moi une chose : savais-tu qu’il me battait presque tous les jours, quand j’étais petit ? Tu le savais ? Dis-le moi. Ça restera entre nous. Je ne vais pas aller le raconter sur un plateau de télé, je n’ai pas l’intention de publier mes mémoires. Je ne suis pas comme James Frey ou Augusten Burroughs, ces gens qui aiment tout déballer en public.
Elle mit une bonne minute à répondre.
— Kyle… je ne… je n’étais pas au courant. De quoi parles-tu ? Il a toujours fallu que tu inventes des choses.
Il la regarda avec un grand sourire.
— Ahhhh, me voilà soulagé.
Puis il sortit un Beretta, l’une des armes que Mason Wainwright avait pris soin de laisser dans sa voiture.
— J’ai changé d’avis, maman. Désolé. Il y a tellement longtemps que j’ai envie de faire ça. J’en crevais d’envie. Maintenant, regarde. Regarde bien le petit trou noir au bout du canon. Tu le vois ? Ce minuscule gouffre éternel ? Regarde le trou, regarde le trou, regarde le gouffre et…
Bang !
Il tira entre les deux yeux, puis pressa encore deux fois la détente, pour faire bonne mesure. Ensuite, il laissa sur place quelques indices à l’intention des enquêteurs qui, un jour ou l’autre, finiraient par débarquer.
Indice n° 1 : dans la cuisine, une bouteille à moitié pleine de sauce barbecue Arthur Bryant.
Indice n° 2 : sur la commode de la chambre, une carte de vœux Hallmark vierge.
Évidemment, ce n’était pas facile, mais ces indices pourraient malgré tout aider les limiers lancés à sa poursuite.
S’ils étaient doués.
Si Alex Cross faisait partie de l’équipe.
— Essayez donc de m’attraper, monsieur l’inspecteur. Si vous parvenez à résoudre toutes les énigmes, les crimes cesseront. Toutefois, j’en doute. Je peux me tromper, mais je ne crois pas que quiconque puisse me capturer à deux reprises.