— Où est-il ? Où êtes-vous ?
En pleine paranoïa, je repensais aux menaces proférées par Kyle Craig, à SW qui s’était vanté de nous surveiller.
— On est à l’école Sojourner Truth. Damon a trainé en ville, puis il est venu ici pour tirer quelques paniers. On a eu une discussion. Il est prêt à rentrer à la maison. On sera là dans quelques minutes.
— Non, c’est moi qui viens vous chercher.
J’avais dit ça comme ça, sans réfléchir. Je sentais que c’était moi qui devais aller vers Damon, et non l’inverse.
— Je peux venir, papa ?
Ali me regardait, ses toutes petites mains tendues, les yeux pleins de curiosité, toujours prêt à vivre une nouvelle aventure.
— Pas cette fois, bonhomme. Je reviens bientôt.
— Tu dis toujours ça.
— C’est vrai. Et je reviens toujours.
Plus ou moins tard…
Je me rendis à l’école, celle que Damon et Jannie avaient longtemps fréquentée, et où j’allais très bientôt inscrire Ali.
Damon et Sampson jouaient l’un contre l’autre sur le béton craquelé. Mon fils portait encore le pantalon et la chemise classique qu’il avait mis pour son rendez-vous avec l’entraîneur. Un foulard noir et rouge dépassait de sa poche de derrière. Tandis que j’approchais du terrain, il marqua un panier avec beaucoup de facilité.
Je m’accrochai au grillage.
— Joli. Évidemment, pour ça, tu n’as eu qu’à vaincre un vieux croulant.
Impassible, pour ne pas dire glacial, il ne daigna même pas me regarder.
Sampson s’accroupit, le visage ruisselant de sueur, et pas uniquement à cause de la chaleur. Damon était doué, et il ne cessait de progresser. Il avait grandi, gagné en technique, et encore plus en rapidité. Il y a longtemps que je ne l’ai pas vu jouer, me dis-je.
— À mon tour, lançai-je à Sampson.
Il leva le doigt d’un geste sans équivoque. Moi, j’abandonne.
— Pas de problème, lui dit Damon. On arrête la partie.
Il sortit du terrain. Je m’étais garé près de la porte. Je lui pris le bras au passage. Je voulais qu’il me regarde. Il me regarda. Ce n’étaient plus des yeux, mais de vrais poignards.
— Damon, je suis désolé de ce qui s’est passé aujourd’hui. Je ne pouvais pas faire autrement.
— Bon, vous n’avez plus besoin de moi, je vais y aller, fit Sampson.
En partant, il donna une claque amicale dans le dos de Damon. Le colosse sait toujours à quel moment rester et à quel moment s’éclipser.
— Viens, on va s’asseoir un peu.
Je désignai les marches de l’entrée de l’école. Damon vint s’asseoir à côté de moi, sans enthousiasme. Je le sentais en colère, mais peut-être était-il aussi un peu déboussolé. Nos rapports se dégradaient rarement à ce point ; en général, nous faisions la paix avant d’en arriver là. Damon était un bon garçon – un garçon épatant, même – et j’étais presque toujours fier de lui.
— Tu veux commencer ? proposai-je.
— D’accord. Tu peux me dire ce que tu foutais ?
Je fis sauter le ballon qu’il avait entre les mains et le calai contre la marche.
— Tu ne me parles pas sur ce ton, Damon, jamais. On va discuter, mais en se respectant, OK ?
Mes traits se raidirent. Damon ne saurait jamais à quel point ses paroles m’avaient fait mal. Je pouvais comprendre son besoin de se venger, mais tout de même…
— Désolé, marmonna-t-il, et j’étais à deux doigts de le croire.
— Damon, je n’ai pas arrêté de courir partout à cause de cette enquête, hier soir et ce matin. Je n’ai pas dormi du tout, et il y a eu encore un meurtre. Je ne dis pas ça pour que tu t’inquiètes, mais c’est ce qui s’est passé. Il y a des gens qui se font tuer dans la région, et, mon boulot, c’est de faire en sorte que ça s’arrête. Je suis désolé, mais c’est un problème qu’on doit régler ensemble.
— C’était important, pour moi, me répondit-il. Comme ton métier est important pour toi.
— Je sais. Et je vais faire ce qu’il faut pour me racheter. S’il le faut, on ira en voiture à Cushing pour voir ton coach, d’accord ?
Il y avait tellement de choses que j’aurais voulu lui expliquer, à commencer par le fait que rien ne comptait davantage, pour moi, que son bonheur, même si, parfois, cela ne se voyait pas. Mais je préférais ne rien dire pour ne pas compliquer les choses. Damon faisait tourner son ballon entre ses mains en regardant le sol.
Et enfin, il releva la tête.
— D’accord. Ça me va.
Nous nous levâmes ensemble pour regagner la voiture. J’avais encore une dernière chose à lui dire, avant qu’il monte.
— Damon ? Étant donné que tu t’es sauvé comme ça sans prévenir, sans téléphoner, alors que ta grand-mère était morte d’inquiétude…
— Ouais, je regrette.
— Moi aussi, je regrette. Parce que, à partir de maintenant, tu es privé de sortie.
— Je sais.
Il s’installa à côté de moi.
Mais juste avant d’arriver, je lui dis :
— Écoute, on oublie la punition. Va juste voir Nana, et explique-lui que tu regrettes.