Dimanche matin, le jour du Seigneur, à neuf heures trente, un homme affable et doux du nom de David Hayneswiggle, comptable de son état – assez médiocre au demeurant –, constata que la circulation s’intensifiait sur l’autoroute George Washington Memorial. Toutes les files étaient saturées dans les deux sens, ce qui n’empêchait cependant pas les automobilistes de rouler à plus de cent, cent vingt kilomètres-heure.
De temps à autre, un véhicule venant du Sud jouait du klaxon à l’approche de la passerelle pour piétons généralement déserte qui enjambait l’autoroute. Hayneswiggle ne s’en étonnait guère.
Les gens qu’il voyait passer en dessous de lui devaient se demander ce qu’un type affublé d’un masque de Richard Nixon en caoutchouc faisait là, tout seul. Et s’ils se posaient cette question, ils se trompaient en partie.
C’était bien un masque de Nixon, mais David Hayneswiggle n’était pas tout seul. Loin de là.
Très imaginatif, ambitieux et riche en rebondissements, le troisième scénario était une petite merveille.
Et le rôle principal tenait toutes ses promesses. Le comptable n’avait plus rien à espérer de la vie, et plus rien à perdre. Il en voulait à la terre entière, et il attendait sa revanche depuis trop longtemps…
Un lycéen de dix-huit ans gisait sur le béton, à ses pieds. Le pauvre gosse était mort, exsangue, la gorge tranchée. Le gamin n’avait pas réussi à s’enfoncer dans le crâne qu’il devait y mettre du sien et faire ce qu’on lui disait de faire. À côté de lui, il y avait une adolescente assise dos au muret qui la masquait à la vue des automobilistes.
La jeune fille était toujours en vie. Elle avait des petites mains. Une sur les genoux, l’autre au-dessus de sa tête, menottée à la rambarde de la passerelle.
David Hayneswiggle regarda la fille qui avait les yeux exorbités et tremblait comme une camée en manque.
— Comment ça va ? Tu m’écoutes ?
Soit elle l’ignorait, soit elle ne l’entendait pas. Peu importe ce qu’elle pense et ce qu’elle fait, songea David. Une fois encore, il observa le flot de la circulation sur l’autoroute, estimant la vitesse et la distance des véhicules, guettant le bon moment. Le troisième scénario ne ressemblait en rien aux précédents.
Chaque fois qu’un abruti s’avisait de klaxonner en le voyant, il faisait le signe de la paix, les doigts en V, et proclamait d’une voix aussi nasillarde que possible « Je ne suis pas un escroc », comme le locataire de la Maison-Blanche peu avant sa destitution. Il se sentait si proche de Nixon, un autre loser qui, lui aussi, en voulait à tout le monde.
Lorsqu’il en eut vu suffisamment, lorsqu’il eut fini de mémoriser la scène, il s’agenouilla auprès de la jeune fille. Elle voulut s’éloigner de lui, mais ne parvint qu’à ramper sur quelques dizaines de centimètres avant que les menottes ne l’immobilisent.
— Économise tes forces, lui dit-il. Tu ne risques rien, après tout, tant que tu es attachée à la rambarde. Réfléchis un peu. Tout va bien.
Il passa les bras sous le corps du jeune homme et s’accroupit. Le gosse ne devait pas dépasser les soixante-dix kilos tout mouillé, mais on aurait dit qu’il pesait une tonne. Un vrai poids mort, au sens propre du terme…
Jambes ployées, muscles bandés, David Hayneswiggle scruta l’autoroute. Il vit sa cible. Une fourgonnette Toyota venait d’apparaître à un peu moins de cinq cents mètres. Cette portion d’autoroute étant interdite aux poids-lourds, il ne trouverait guère de véhicules beaucoup plus gros que celui-ci, à l’exception, peut-être, d’un 4x4 genre Hummer. La fourgonnette, sans doute encadrée par d’autres voitures, suivait une trajectoire bien droite, sans changer de file.
Il se redressa légèrement, vers la droite, en essayant de se placer parallèlement au muret.
Quand la fourgonnette ne fut plus qu’à une centaine de mètres, il assura sa prise sur le cadavre.
À cinquante mètres, il se leva, mobilisant toutes ses forces, et dans un même mouvement, balança par-dessus le parapet le corps qui tomba comme une masse, percutant l’avant du véhicule. Le pare-brise vola en éclats.
Dans un hurlement de pneus, la Toyota dérapa, ressurgit de l’autre côté du pont et se retourna. Au grincement de l’acier griffant le béton succéda presque aussitôt le fracas de deux autres collisions. Des conducteurs peu vigilants n’avaient pas su s’arrêter à temps.
Quelques secondes plus tard, c’était l’embouteillage.
En direction du nord, l’autoroute ne serait plus, bientôt, qu’un gigantesque parking. Et dans l’autre sens, ça finirait par bouchonner aussi, puisque les gens étaient naturellement curieux.
Il avait désormais toute leur attention.
Quelqu’un, enfin, s’intéressait à David Hayneswiggle.
Pas trop tôt…