Je ne travaillais plus pour la police depuis un certain temps, et, jusque-là, je m’en portais fort bien.
Adossé au mur de la cuisine, je buvais à petites gorgées le café brûlant de Nana. Je lui trouvais un drôle de goût, et je me disais que ça tenait peut-être à l’eau, mais tout ce que je savais, c’était que mes trois enfants grandissaient beaucoup, beaucoup trop vite. C’est toujours la même chose, avec les enfants. Soit on n’ose même pas penser au jour où ils quitteront la maison, soit au contraire on l’attend avec impatience, et moi, je me rangeais indiscutablement dans la première catégorie.
Mon petit dernier, Alex Junior – Ali –, allait bientôt entrer à la maternelle. C’était un petit malin qui avait toujours quelque chose à dire sauf, bien entendu, lorsque c’était nous qui voulions le faire parler. En ce moment, il se passionnait pour Most Extreme, une émission animalière diffusée sur le câble ; l’équipe de baseball des Washington Nationals ; Du sel dans les baskets, la biographie de Michael Jordan, ainsi que tout ce qui avait trait à la science-fiction, et notamment une série télé très bizarre intitulée Gigantor, dont la musique encore plus bizarre me trottait constamment dans la tête.
Jannie, préado, commençait à prendre des formes, elle que je traitais encore de brindille quelques mois plus tôt. C’était l’artiste et la comédienne de la maison. Elle suivait des cours de peinture à l’école Corcoran.
Et Damon, qui serait bientôt aussi grand que moi, avait hâte d’entrer au lycée. Pour l’instant, il s’exprimait encore sans hurler et sans avoir recours à un langage ordurier. Il me paraissait plus mature que la plupart des jeunes de son âge, et deux écoles préparatoires de renom, dont une très ancienne institution du Massachussetts, se disputaient déjà sa candidature.
De mon côté aussi, il y avait du changement. Ma carrière de psychologue était en plein essor et, pour la première fois depuis bien des années, je n’avais aucun lien « officiel » avec les forces de l’ordre. Je n’étais plus dans le circuit.
Enfin, presque. Il y avait tout de même un inspecteur principal dans ma vie, Brianna Stone, du MPD, la police de Washington. Celles et ceux qui l’avaient côtoyée en service la surnommaient parfois le « Roc ». Je l’avais rencontrée au pot de départ à la retraite d’un ex-collègue. Ce soir-là, nous avions passé une première demi-heure à parler boulot, puis plusieurs heures à parler de nous. Surtout des choses légères, qui nous amusèrent beaucoup, comme sa façon de pagayer lorsqu’elle participait à une course de bateau-dragon, une sorte de pirogue chinoise, avec son équipe. Au bout de la nuit, je n’avais presque pas eu besoin de lui faire des avances et maintenant que j’y repense, c’est peut-être elle qui a fait le premier pas. Bref, une chose en entraînant une autre, je m’étais retrouvé chez elle et nous ne l’avions jamais regretté. D’ailleurs, oui, je crois bien que c’est elle qui m’a demandé de la raccompagner…
Bree était une femme qui s’assumait pleinement. Passionnée, sans être excessive. Et, ce qui ne gâtait rien, il y avait une vraie complicité entre elle et les enfants. Ils l’adoraient. En fait, en cet instant précis, elle était en train de pourchasser Ali à l’étage en rugissant – elle jouait apparemment le rôle d’une extraterrestre dévoreuse d’enfants – tandis que mon fils tentait de la tenir à distance avec son sabre-laser Star Wars. Je l’entendais crier : « Ton arme est sans effet sur moi ! Prépare-toi à mordre la moquette ! »
Ce matin-là, nous ne nous attardâmes pas à la maison. Pour tout dire, si nous étions restés, j’aurais sans doute été contraint d’attirer discrètement Bree dans ma chambre pour lui montrer mes estampes imaginaires, ou mon sabre-laser.
C’était une première : nous avions réussi à nous libérer l’un et l’autre pour une escapade de quelques jours. Je sortis en chantant à tue-tête la fin du premier grand succès de Stevie Wonder, Fingertips Part 2 : « Good-bye, good-bye. Good-bye, good-bye. Good-bye, good-bye, good-bye. » Je connaissais les paroles par cœur. Un don parmi d’autres.
Je fis un clin d’œil à Bree et lui octroyai un baiser furtif sur la joue.
— Toujours les faire rire avant de partir.
Elle me retourna le clin d’œil.
— Ou, du moins, les perturber…
Nous allions dans le parc de Catoctin Mountain, dans le Maryland. Les contreforts des Appalaches, pas trop loin de Washington, et pas trop près non plus. La région devait une bonne partie de sa notoriété à Camp David, mais Bree connaissait un endroit où on acceptait les simples mortels comme nous. J’avais hâte d’y être. Quelques jours d’intimité, enfin…
Sur la route du Nord, je sentais presque la rumeur de Washington s’estomper. J’avais baissé les vitres, et conduire ma R350 était un vrai plaisir, comme d’habitude. C’était ma meilleure acquisition depuis bien longtemps. J’avais mis un disque de l’immense Jimmy Cliff. Oui, en ce moment, c’était plutôt la belle vie.
— Pourquoi une Mercedes ? voulut savoir Bree.
— Elle est confortable, non ?
— Très confortable.
Je n’eus qu’à effleurer la pédale de l’accélérateur.
— Nerveuse, rapide.
— D’accord, j’ai compris.
— Mais surtout, elle est sûre. Le danger, je l’ai suffisamment côtoyé dans ma vie. Sur la route, je préfère l’éviter.
À l’entrée du parc, tandis que je payais les tickets, Bree se pencha vers le garde-forestier.
— Merci beaucoup. Nous respecterons votre parc.
Je redémarrai.
— Pourquoi lui as-tu dit ça ?
— Que veux-tu, je suis écolo…
Le point de bivouac, grandiose, méritait effectivement notre respect. Autour de la presqu’île, les eaux bleues miroitaient. Derrière nous, la forêt formait comme une impénétrable muraille verte. J’apercevais dans le lointain le site de Chimney Rock, objectif de la randonnée du lendemain. Et il n’y avait pas âme qui vive.
Personne à part Bree, la seule qui comptait pour moi en cet instant, la femme la plus séduisante que j’eusse jamais connue. Il me suffisait de la voir pour la désirer. Surtout ici. Nous étions seuls, absolument seuls.
Elle me prit par la taille.
— C’est merveilleux. Que demander de plus ?
Moi aussi, je voyais mal ce qui aurait pu gâcher notre petit week-end en amoureux, en pleine forêt.