J’avais souvent visité le musée de l’Air et de l’Espace avec les enfants, mais je n’avais encore jamais vu ça. De l’extérieur, le bâtiment paraissait sombre, presque inquiétant. Seule la cafétéria, sous sa verrière, restait éclairée. Et il y avait là, à toutes les tables, des dizaines de personnes en état de choc, attendant de rentrer chez elles. Les témoins. Ils venaient d’assister à un drame objectivement épouvantable. Sauf que là, en plus, il se trouvait que la moitié d’entre eux n’étaient que des gosses, parfois à peine âgés de deux ou trois ans.
Un bataillon de journalistes et de photographes faisait le pied de grue derrière le périmètre de sécurité, sur la Septième Rue, près du Hirshhorn. Nous aurions moins de mal à éviter les vautours – c’était déjà ça.
Sampson, Bree et moi étions arrivés directement par Independence Avenue. Gil Cook, l’un de nos inspecteurs principaux, nous retrouva à l’entrée de la cafétéria. Il courut vers Bree, nous faisant de grands signes de la main.
— Inspecteur Stone, le directeur du musée aimerait vous parler avant…
— Après, décréta Bree sans s’arrêter.
Elle était concentrée, toute à son enquête, et ce n’était pas le moment de lui casser les pieds. J’aimais bien sa façon de travailler, de s’approprier littéralement la scène de crime.
Gil Cook lui emboîta le pas tel un chiot quémandant des restes après avoir été rappelé à l’ordre.
— Il m’a demandé de vous dire qu’il allait parler à la presse.
Bree se figea et pivota vers lui.
— Oh, non ! Où est-il ?
Cook pointa le doigt et pressa le pas pour nous suivre. Nous longions la salle des Grandes Dates de l’Aviation, plongée dans la pénombre. Avec tous ces aéroplanes grandeur nature suspendus au plafond comme des jouets géants, elle évoquait un décor de cinéma, tout à fait dans l’esprit des mises en scène de notre tueur. Le côté théâtral, la sauvagerie de ses meurtres me rappelaient de plus en plus le travail de Kyle Craig. Notre homme avait-il étudié l’œuvre criminelle de Kyle ?
— La victime s’appelle Abby Courlevais, nous expliqua Cook. Trente-deux ans, blanche. Une touriste française. Et le pire, c’est qu’elle était enceinte de quatre ou cinq mois.
Le meurtre avait eu lieu à l’intérieur de la salle IMAX Lockheed Martin. On y passait des films documentaires dans la journée, et parfois des superproductions hollywoodiennes le soir. Les faits s’étaient produits alors même que j’étais au beau milieu de mon speech à Baltimore. Juste après, j’avais reçu le message : Monsieur je-sais-tout s’est planté. Je ne suis pas psychotique !… Rendez-vous à Washington, là où tout se passe…
Ce type se donnait un mal fou pour nous narguer. Et chacun de ses crimes était plus audacieux que le précédent. Et qui était cette mystérieuse femme qui pilotait comme une championne de rallye et m’avait baladé avant de disparaître sur l’autoroute ?
La victime étant une touriste étrangère enceinte qui, de surcroît, venait d’un pays jugé plus « civilisé », l’affaire allait prendre de nouvelles proportions dans les médias. Et ce n’était pas tout. L’exécution avait eu lieu non seulement en public, mais dans l’enceinte d’une institution nationale. Nous allions franchir un nouvel échelon dans la paranoïa de l’après-11 Septembre, et la presse comme l’opinion publique nous mettraient en demeure de trouver l’assassin avant qu’il ne commette un autre crime. Peu leur importait que la tâche relève de la mission impossible. Combien d’années nous avait-il fallu pour capturer le tueur de Green River ? Et le tueur du Zodiaque, lui, courait toujours.
Je n’avais aucune idée de ce que SW nous réservait ensuite, et je ne voulais même pas y penser.
Pour l’instant, j’avais un corps à examiner.
Enfin, deux, pour être tout à fait exact.
Une mère et son bébé.