Non seulement cette enquête mettait mes nerfs à rude épreuve, mais elle me privait également de Bree. Cette semaine-là, craignant de manquer de concentration pendant mes consultations, je décidai de tout enregistrer. Juste au cas où, par précaution.
Anthony Demao, le vétéran de Tempête du Désert, s’était pour la première fois décidé à parler longuement de ce qu’il avait vécu au combat. Ma pause-déjeuner me laissa le temps de réécouter plusieurs fois la séance. Je revoyais Anthony comme s’il était encore devant moi, le physique un peu rustique mais avantageux, en bonne forme et, curieusement, toujours très calme.
« On n’avait pas assez de soutien au sol. Notre commandant s’en foutait totalement. Tout ce qui l’intéressait, c’était notre mission. »
« Depuis combien de temps étiez-vous là ? »
Silence. Puis : « Les attaques ont commencé à la fin du mois. Ça devait donc faire environ deux semaines. »
J’étais de plus en plus persuadé que le traumatisme qu’Anthony avait subi durant sa campagne en Irak était susceptible d’expliquer ses problèmes actuels. Peut-être s’agissait-il même d’un incident refoulé. Il ne fallait pas que je le bouscule, mais je sentais qu’il allait bientôt lâcher le traitement, surtout s’il avait le sentiment que nous ne progressions pas suffisamment.
« Je me suis renseigné, lui dis-je. Vous étiez dans la 24e division d’infanterie, c’est ça ? Et c’était juste avant qu’on vous envoie sur Bassora. »
« Comment savez-vous ça ? »
« Ça relève de l’histoire, et vous faites partie de l’histoire. Ces informations sont assez faciles à trouver, Anthony. Y a-t-il quelque chose qui s’est passé là-bas et dont vous ne voulez pas parler ? Ni à moi… ni à qui que ce soit d’autre ? »
« Peut-être. Sûrement un truc sur lequel je n’ai pas trop envie de m’étendre. Mais, vous savez, je n’en veux à personne. »
Il parlait maintenant plus vite, de manière hachée, comme s’il était pressé d’en finir.
« À quoi faites-vous allusion ? »
« À tout ce foutoir. Je me suis engagé, vous savez. C’est moi qui ai voulu y aller. »
J’attends, mais il ne m’en dit pas plus.
« Ce sera tout pour le moment, soupire-t-il enfin. Puis il ajoute : C’était un peu trop, et trop tôt. La prochaine fois. Il faut que j’y aille doucement, docteur. Désolé. »
J’arrêtai la bande et je me renfonçai dans mon fauteuil, songeur. Je savais que cet homme était en train de perdre pied, même s’il bénéficiait d’un logement social. Encore un mois ou deux de chômage et il risquait d’avoir de sérieuses difficultés. Tous les jours, des gens comme Anthony Demao finissaient par sombrer…
Je me frottai les yeux, me servis une autre tasse de café. J’avais beaucoup de choses en tête, trop sans doute. J’attendais encore un patient et un peu plus tard, dans l’après-midi, j’avais rendez-vous au QG de la police.
Pour une réunion de première importance.