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Sampson enquêtait déjà sur un autre meurtre dans une cité. Je me rendis donc chez Cooley en compagnie de Bree, qui prit le volant. Pour gagner du temps, nous coupâmes par Massachussetts Avenue, puis la 16e Rue, avant d’arriver à Mount Pleasant. C’était ici qu’avaient fait rage les émeutes de 1991, déclenchées par des accusations de racisme anti-hispanique chez les flics noirs.

En chemin, j’eus le temps de feuilleter le dossier de Cooley, qui avait été – et était toujours, d’un point de vue légal – le principal suspect dans une affaire de meurtre. L’une de ses amies, Amanda Diaz, avait été tuée par balles deux ans plus tôt. Faute de preuves, le procureur avait dû abandonner les poursuites, mais, apparemment, il s’en était fallu de peu.

Cooley occupait toujours l’appartement où s’était déroulé le drame. Ce ne devait pas être un grand sentimental.

Il vivait au premier étage d’un immeuble qui n’avait pas été réhabilité, juste au-dessus d’une épicerie spécialisée dans les produits d’Amérique centrale. Nous empruntâmes l’escalier. Tout au bout du couloir au sol carrelé, une vitre translucide dispensait un semblant de lumière.

Il y avait trois portes blindées.

Nous frappâmes à celle du milieu et attendîmes.

— Oui, c’est qui ? Je suis occupé.

— Monsieur Cooley, je suis l’inspecteur Cross, accompagné de l’inspecteur Stone, de la police de Washington.

À ma grande surprise, la porte s’ouvrit aussitôt et Cooley s’empressa de nous faire entrer.

— Venez, venez.

Bree se gratta l’oreille et me lança un regard.

— Vous craignez qu’on voie la police devant votre porte ? demanda-t-elle.

— Au contraire, c’est un tel plaisir chaque fois ! Si vous me permettez, j’ai gardé un assez mauvais souvenir des derniers flics qui sont venus à ma porte.

Nous le suivîmes dans un étroit couloir. À gauche, il y avait deux portes fermées. À droite, le mur lépreux s’ornait d’une rangée de portraits encadrés. Les copines comédiennes de Cooley, peut-être. J’aurais aimé savoir si celui de la fille assassinée figurait dans le lot.

— Pouvons-nous nous asseoir ? demanda Bree.

Il ne bougea pas d’un centimètre.

— J’aimerais mieux pas. Que voulez-vous ? Je vous ai dit que j’étais occupé.

Cooley était à deux doigts de constater que je suis beaucoup moins sympa quand je perds patience.

— Nous avons quelques questions à vous poser. Pour commencer, pouvez-vous nous dire où vous étiez il y a une quinzaine de jours, le samedi ?

— Bon, d’accord.

Il se dirigea vers la pièce du fond.

— On va s’asseoir. Ce samedi-là, j’étais ici. Je ne suis pas sorti de chez moi.

Dans le séjour, Bree resta debout. Je pris place face à Cooley sur un tabouret de bar légèrement branlant. Un fauteuil relax antédiluvien, une table basse, un ensemble home cinéma de qualité moyenne et un autre tabouret complétaient l’ameublement.

— Depuis combien de temps habitez-vous ici ? lui demandai-je.

— Depuis que j’ai gagné le gros lot.

Il nous toisait, impassible. Bree prit le relais.

— Monsieur Cooley, est-ce que quelqu’un pourrait confirmer votre présence à votre domicile ce soir-là ?

Il se renfonça dans son fauteuil hors d’âge.

— Ouais. Demandez donc aux charmantes jeunes femmes du 0-800-JE-T’EMMERDE.

En deux pas, elle fut sur lui. Elle leva la poignée latérale de son La-Z-Boy et il se retrouva à l’horizontale. Elle se pencha, le regarda droit dans les yeux.

— Ce n’est pas drôle, connard. Tu ne me fais pas rire du tout. Maintenant tu nous réponds, et tu nous épargnes tes réflexions. Je n’ai aucun sens de l’humour, ces jours-ci.

Moi, je ne serais pas allé aussi loin, mais c’était efficace.

Le comédien leva les mains en faisant mine de se rendre.

— Je déconnais, c’est tout. Putain. Faut se calmer, ma grande.

Bree se releva.

— Parle. Je n’ai pas envie de me calmer, mon grand.

— J’ai loué un DVD, j’ai commandé un repas chinois. Vous n’avez qu’à demander à Hunan Palace, ils vous donneront le nom du livreur.

— À quelle heure a eu lieu la livraison ? voulus-je savoir.

Il haussa les épaules.

— Sept heures du soir ? Huit heures ? Quelque chose comme ça. Comment voulez-vous que je le sache ?

Bree esquissa un geste dans sa direction, et il eut un mouvement de recul avant de se ressaisir.

— Non, c’est vrai, je ne sais pas quelle heure il était. Mais, de toute façon, ça ne change rien, je suis resté ici toute la nuit.

Je ne disais rien, mais j’avais tendance à le croire. En dépit de ses roulements de biceps, tout, chez lui, évoquait la faiblesse – sa façon de bouger, sa façon de parler, sa façon de se recroqueviller dès que Bree se montrait un tant soit peu agressive.

Nous recherchions un homme beaucoup plus sûr de lui, un homme plus fort, à tous points de vue.

Et sans doute meilleur comédien.

Bree l’avait certainement compris.

— Allez viens, on y va, Alex.

Elle se retourna vers Cooley et lui balança, avec un petit sourire :

— Désolée, mais tu n’es pas taillé pour le rôle. Je parie qu’on te le dit souvent, hein, grande gueule ?

En votre honneur
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