Kyle Craig venait d’apprendre que tout s’était admirablement passé à Washington quand sa mère ouvrit lentement la porte. Une porte de trois mètres de haut, car la villa de vacances de Snowmass, près d’Aspen, Colorado, était des plus cossues. À la vue de son visiteur, la vieille dame perdit connaissance comme si quelqu’un venait de la débrancher.
Kyle réussit à rattraper sa chère mère juste avant qu’elle ne heurte la dalle de pierre. Il eut un petit sourire. C’était si bon de se retrouver chez soi…
Quelques instants plus tard, il ranimait la vieille dame dans l’immense cuisine de la gigantesque maison, dont la surface excédait les mille mètres carrés.
— Ça va ? Miriam ? Mère ?
Elle rouvrit les yeux, vit le visage penché sur elle et gémit :
— William ? C’est toi, William ?
Kyle se renfrogna.
— Comment veux-tu que ce soit William ? Essaie au moins une fois dans ta vie de te servir de l’intelligence qu’on t’a donnée, on t’en a forcément donné. Ton mari, mon père, William, est mort depuis longtemps. Je t’ai aidée à enterrer le général à Alexandria. Tu ne te souviens pas de cette magnifique journée ? Il faisait beau, il y avait un petit vent frais, on sentait cette odeur de feuilles mortes en train de brûler. Dis donc, mais tu perds la boule, ma vieille. Les gens t’avaient envoyé plein de fleurs pour te féliciter d’avoir réussi à te libérer de ce sale con tyrannique et hypocrite.
Puis soudain, il plaqua les mains sur son visage.
— Oh, mon Dieu, c’est ma faute ! C’est entièrement ma faute, mère. Le masque ! Ces prothèses sont tellement réalistes ! Je dois avoir la tête de papa, c’est ça ? Tu vois, finalement, j’aurai enfin été son image.
Sa mère se mit à hurler, et il la laissa ainsi un moment. Personne n’était là pour l’écouter, de toute manière. De son vivant, son mari ne l’avait jamais autorisée à engager une bonne, et elle n’en avait toujours pas. Décidément, ça lui ressemblait. De l’argent à ne plus savoir qu’en faire, et aucune occasion de le dépenser !
Il regarda la vieille dame pathétique trembler de tous ses membres et dodeliner de la tête. Et, curieusement, son visage ressemblait davantage à un masque que celui de son fils. C’était le masque d’une tragédie familiale.
— Non, ce n’est que moi. C’est Kyle. Je suis de nouveau par monts et par vaux. Je voulais te voir, bien sûr, te rendre visite. Mais je suis aussi venu pour une autre raison : j’ai besoin d’argent, maman. Je ne vais rester que quelques minutes, mais il va falloir que tu me donnes les numéros des comptes à l’étranger.
Quand il eut fini d’utiliser l’ordinateur dans l’ancien bureau de son père, Kyle se sentit un homme neuf. Il avait de l’argent, puisqu’il venait d’effectuer un virement de près de quatre millions de dollars sur son compte à Zurich, mais il avait surtout le sentiment d’être enfin libre. Pour cela, il ne suffisait pas d’être sorti de prison. Certains hommes, même libérés, ne retrouvaient jamais la saveur de la liberté.
— Je suis libre, enfin libre ! hurla-t-il aux poutres du séjour-cathédrale. Et j’ai des choses importantes à faire ! Tant de promesses à tenir !