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Le roman à suspense allait s’enrichir d’un nouveau chapitre. Quarante-huit heures après la répétition, qui s’était déroulée sans la moindre anicroche, Yousef Qasim retourna au Riverwalk, chez les riches Américains qui se croyaient à l’abri de tout.

Aujourd’hui, il ne s’agissait plus d’un exercice. Qasim allait passer à l’action, et il avait un peu le trac. C’était un grand jour pour lui et pour sa cause.

Comme prévu, à seize heures trente-quatre, la porte de l’entrée de service s’ouvrit et le même grand larbin sortit ses sacs-poubelles d’un pas léthargique. Pauvre Noir, songea Qasim. Toujours enchaîné. Rien n’a vraiment changé en Amérique, depuis des siècles…

Moins de cinq minutes plus tard, il était au douzième étage, devant l’appartement d’une dame nommée Tess Olsen.

Cette fois-ci, il sonna. À deux reprises. Il attendait cet instant depuis si longtemps. Depuis des mois, peut-être même depuis toujours, pour être tout à fait franc.

— Oui ?

L’œil de Tess Olsen glissa derrière le judas du 12F.

— Qui est-ce ?

Yousef Qasim fit en sorte qu’elle voie bien sa combinaison de travail et sa casquette. Pour elle, il ne pouvait ressembler qu’à n’importe quel autre agent d’entretien immigré. Étant donné sa profession – elle écrivait des romans policiers à succès –, elle était censée prêter attention aux détails, et il s’agissait là d’un élément déterminant pour la suite de l’histoire.

— Madame Olsen ? Il y a fuite de gaz dans votre appartement. Vous avez reçu appel bureau ?

— Pardon ? Pourriez-vous répéter ?

Il s’exprimait avec un accent à couper au couteau, comme si l’usage de l’anglais était pour lui un véritable supplice. Il parlait lentement, comme un demeuré.

— Fuite de gaz, madame ? Je peux réparer fuite ? Quelqu’un appeler vous ? Pour dire vous je viens ?

— Je viens de rentrer, lui répondit-elle. Personne n’a appelé. Je ne suis pas au courant. Je ne crois pas qu’on m’ait laissé de message, mais je peux aller vérifier.

— Vous préférez je reviens plus tard ? Je répare fuite plus tard ? Vous sentez gaz ?

La femme poussa un soupir qui ne dissimulait rien de son exaspération. Elle avait manifestement trop de choses sans intérêt à faire et pas assez de personnel.

— Bon, d’accord, entrez, mais faites vite. Vous avez bien choisi votre moment. Il faut que je finisse de m’habiller et que je sois partie dans vingt minutes.

En entendant le cliquetis du verrou, Yousef Qasim se prépara. Dès que la porte s’entrouvrit et qu’il vit les deux yeux de sa victime, il se jeta sur elle.

La brutalité dont il faisait preuve n’était pas nécessaire, mais extrêmement utile. Tess Olsen recula d’un bon mètre et tomba brutalement sur les fesses. Elle perdit ses chaussures à talons hauts, dévoilant de longs pieds anguleux aux ongles vernis couleur rouge vif.

Sans lui laisser le temps de revenir de sa surprise et de hurler, Qasim la plaqua au sol de tout son poids. Il prit le rectangle de ruban adhésif isolant argenté collé sur sa jambe et l’appliqua sur la bouche de sa proie, sans ménagement, pour bien lui montrer qu’il ne plaisantait pas et qu’elle avait tout intérêt à ne pas opposer de résistance.

— Je ne vous veux aucun mal, lui dit-il.

C’était le premier d’une longue série de mensonges.

Il la retourna, sortit de sa poche une laisse et un collier de chien qu’il attacha autour de son cou. La laisse jouait un rôle important dans le scénario. C’était une laisse rouge en nylon tressé, toute simple mais bien assez solide.

Elle constituait le premier des indices qu’il laisserait sur place à l’intention de la police et de quiconque s’intéresserait à l’affaire.

Tess Olsen devait avoir la quarantaine. C’était une fausse blonde. Sans doute faisait-elle du sport et de l’exercice pour rester mince, mais elle n’avait pas beaucoup de force.

Il lui montra quelque chose. Un cutter à l’aspect très menaçant. Parfaitement convaincant.

Elle écarquilla les yeux.

Il lui chuchota à l’oreille :

— Debout, espèce de froussarde mollassonne, où je vous découpe le visage en lamelles.

Il savait les murmures plus efficaces que les cris. Et son anglais, devenu subitement bien meilleur, ne pouvait qu’accroître le désarroi et la panique de sa victime.

Lorsqu’elle voulut se relever, il saisit sèchement le collier autour de son cou décharné. Elle se figea sur place, encore à quatre pattes.

— On s’arrête là, madame Olsen. On ne bouge plus d’un millimètre. On reste immobile, bien immobile, pendant que je me sers du cutter.

Il coupa le dos de la belle robe noire, qui tomba au sol. Saisie de tremblements, Tess Olsen aurait voulu hurler, malgré son bâillon. Elle était plus jolie sans ses vêtements. Son corps ferme avait sans doute un certain charme, mais pas aux yeux de Qasim.

— Ne vous inquiétez pas, je n’ai pas l’intention de vous prendre en levrette. Maintenant, avancez sur les genoux. Faites ce que je dis ! Même si votre temps est précieux, ça ne vous prendra pas la journée.

Elle se borna à émettre un gémissement sourd, mais un coup de talon dans les reins la rappela à ses obligations.

Elle commença à ramper.

— Alors, ça vous plaît ? lui demanda-t-il. Le suspense, c’est bien votre spécialité, non ? C’est pour ça que je suis là, vous savez. Parce que vous parlez de crimes dans vos bouquins. Réussirez-vous à élucider celui-ci ?

Ils traversèrent lentement la cuisine, la salle à manger, puis le vaste séjour. L’un des murs était entièrement tapissé de livres, dont une bonne partie signés Olsen. Des portes-fenêtres coulissantes séparaient la pièce d’une terrasse où trônaient un beau salon de jardin et un barbecue noir qui, visiblement, n’avait pas encore servi.

— Regardez-moi tous ces livres ! Je suis très impressionné. Vous avez écrit tout ça ? Et il y a aussi des éditions étrangères ! Vous faites parfois vous-même la traduction ? Non, bien sûr que non ! Les Américains ne parlent que l’anglais.

Qasim tira sèchement sur la laisse, et Mme Olsen bascula sur le côté.

— Ne bougez pas d’ici. Restez là ! J’ai du travail. Des indices à mettre en place. Vous êtes vous-même un indice, madame Tess Olsen. Avez-vous compris ? Avez-vous trouvé la clé de l’énigme ?

Il ne lui fallut pas longtemps pour arranger la pièce à sa manière. Puis il revint auprès de sa victime, qui n’avait pas bougé et semblait enfin endosser son personnage.

— C’est vous, là, au mur ? demanda soudainement Qasim, manifestement étonné. Ah, oui, c’est bien vous.

Du pied, il lui souleva le menton pour diriger son regard. Au-dessus du canapé, une grande toile représentait Tess Olsen vêtue d’une robe longue en lamé argent, la main posée sur le plateau verni d’une table ronde, à côté d’un arrangement floral exubérant. On lisait sur son visage austère une fierté qui n’avait rien de légitime.

— Ça ne vous ressemble pas. Vous êtes mieux en vrai. Vous êtes beaucoup plus sexy sans vos vêtements. Et maintenant, dehors ! Sur la terrasse. Vous allez être une dame extrêmement célèbre, je vous le garantis. Vos fans vous attendent.

En votre honneur
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