Je devais me convaincre que je n’avais pas de temps à perdre avec des tueurs psychopathes que j’avais déjà mis à l’ombre, alors qu’il y avait tant de souci à se faire avec ceux toujours en liberté. D’ailleurs, personne n’avait jamais réussi à s’évader de l’ADX Florence, et même les tentatives étaient rares et insignifiantes. Et ce n’était pas la première fois que Craig me menaçait depuis sa cellule.
En outre, je ne faisais plus partie des forces de l’ordre. Ce qui ne m’empêchait pas de sortir avec l’inspecteur responsable d’une sale affaire. L’enquête sur le meurtre du Riverwalk prenait chaque jour un peu plus d’ampleur. La presse s’en faisait quotidiennement l’écho, et tout le monde ne parlait plus que de cela. Même mes patients évoquaient le sujet. Toutes les deux heures, les chaînes de télé et les stations de radio les plus racoleuses émettaient une nouvelle hypothèse, aussi absurde que les précédentes. Elles vendaient de la peur vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sept jours sur sept, et le marché était porteur. Le produit, je le connaissais bien, mais moi, au contraire, je m’évertuais à le faire disparaître des rayonnages. Enfin, je faisais ce que je pouvais, et le meilleur moyen d’enrayer la panique, c’était encore de mettre les criminels hors circuit.
Selon Bree, l’enquête était dans une impasse. Le visage de l’assassin ne figurait pas dans la base de données antiterroriste du FBI. L’analyse de la voix avait été confiée à un laboratoire spécialisé, celui qui traitait toutes les interventions d’Oussama ben Laden depuis les attentats du 11 Septembre. Rien de concluant, là non plus, mais il était encore trop tôt…
Le tueur n’avait pas invoqué la guerre sainte, ni revendiqué son appartenance à un groupe terroriste. Et même après la diffusion en boucle, dans tous les journaux télévisés, des photos prises au téléphone par les nombreux témoins du meurtre, la police ne disposait d’aucun élément nouveau.
Bree communiquait au FBI toutes les informations recueillies par ses équipes, tout en poursuivant sa propre enquête. Pour elle, cela revenait à faire des journées de seize heures.
Le jeudi soir, je fis un saut à son bureau, en espérant la convaincre de sortir manger un morceau avec moi. À Washington, la VCU occupe des locaux étonnamment discrets, derrière une galerie marchande de Southeast. L’avantage, c’est que ce ne sont pas les places de parking qui manquent, ce qui expliquerait, selon certains flics, que tout le monde veuille travailler là. Je me demande parfois s’il n’y aurait pas un fond de vérité dans cette plaisanterie.
Bree n’était pas dans son bureau, mais elle n’avait pas éteint son ordinateur. Je vis, collé sur l’écran, un Post-it sur lequel elle avait écrit appeler Alex. Je ne l’avais pas eue au téléphone de la journée. Que mijotait-elle ?
— Vous cherchez Bree ?
Dans le bureau contigu, un inspecteur fit un signe avec son reste de sandwich.
— Essayez la salle de conférences. Au bout de ce couloir, sur votre gauche. C’est là qu’elle campe.
Je la découvris assise, les pieds sur une chaise, une télécommande à la main, en train de se gratter la tête. La pièce était jonchée de dossiers, de notes, de photos de scène de crime, mais le simple fait de voir Bree me mettait dans un état d’excitation inavouable.
— Tiens, salut, me lança-t-elle en m’apercevant. Quelle heure est-il ?
Avant de lui faire la bise, je pris soin de refermer la porte derrière moi.
— L’heure de dîner, l’heure de faire une pause. Tu as une petite faim ?
— Une faim de loup ! Mais, avant, tu veux bien visionner ça avec moi encore une ou deux fois ? Je finis par loucher à force de regarder cette bande toute seule.
Ravi de venir à la rescousse, je ne fus finalement guère surpris de voir les « une ou deux fois » se transformer en « des dizaines de fois », et notre dîner chic chez Kinkead’s remplacé par des empanadas achetées chez le petit mexicain du coin de la rue.
Chaque fois que je revoyais les effroyables images du Riverwalk, chaque fois que j’entendais mon nom, je ressentais le même malaise. Pour compenser, je concentrais toute mon attention sur l’assassin. Peut-être pouvais-je parvenir à déceler, dans sa façon de parler, dans sa gestuelle, des détails que personne n’avait encore remarqués. Je savais bien qu’il ne fallait s’attendre à aucune avancée significative pour l’instant, mais nous pouvions espérer progresser par petits pas, en établissant un lien entre certains éléments. Les romans policiers de Tess Olsen ? Les cartes de vœux trouvées dans son appartement ? L’exhibitionnisme du tueur, qui avait manifestement besoin d’un public ?
Pourtant, quelques minutes plus tard, à notre grande surprise, nous fîmes une découverte qui pouvait se révéler capitale.