Sampson et moi, on aime se retrouver chez Zinny’s. Tout le monde se demande pourquoi ; nous aussi, d’ailleurs, ce qui explique peut-être que l’endroit nous attire. C’est un vrai rade de quartier, bien sombre, tout en longueur. Un comptoir, quelques boxes, et un plancher qui ne voit pas souvent passer le balai. Ce soir-là, alors qu’il était déjà tard, nous avions décidé d’y traîner Brian Kitzmiller sous prétexte de l’initier aux rites de Southeast. En fait, notre enquête tournait à l’obsession. Bree était de la partie.
Chaque jour, l’inconcevable gagnait du terrain. Nous devions désormais envisager l’hypothèse d’une implication de Kyle Craig, de quelque étrange façon. Et il y avait SW, qui nous espionnait peut-être en cet instant même.
Certaines pièces du puzzle commençaient à se mettre en place. Tess Olsen avait été assassinée alors qu’elle écrivait sur Craig un livre intitulé Le Cerveau. Kyle était-il derrière tout cela ? Il me semblait retrouver son mode opératoire. Il était déjà entré en contact avec des tueurs par le passé, avait su se servir d’eux. Si c’était lui qui avait tout imaginé, quel était le rôle de SW, et celui de l’avocat Mason Wainwright, retrouvé mort dans sa cellule ? Et y avait-il d’autres joueurs, dans cette partie macabre ?
Bree apporta la première tournée.
— Celle-là, c’est moi qui l’offre. Merci pour tout. Vous m’avez sacrément aidée. Surtout toi.
Elle m’embrassa sur la tempe et, je ne sais pourquoi, je me sentis soudain terriblement excité. J’aurais voulu être seul avec elle. Chez elle, dans ma voiture, n’importe où.
Elle s’assit à côté de moi, leva son verre.
— Je bois à ces deux derniers jours particulièrement pourris. Je serais bien rentrée chez moi, mais je sais que j’aurais fait des cauchemars, que je n’aurais pas arrêté de penser à M. Ramirez, à sa fille égorgée, à ses trois sœurs. Et à Mme Olsen.
— On a affaire à un fou dangereux insaisissable, lui dit Sampson. Voire deux. Ce sont des choses qui arrivent. Ce n’est pas votre faute, Bree. Même si je comprends sa douleur, Ramirez était à côté de la plaque.
— Écoutez, fit Kitz, j’ai une idée. Un peu folle, peut-être. C’est donc une bonne idée, forcément. Avez-vous entendu parler de la Tournée des Détraqués ?
Je baissai ma bouteille de bière.
— J’en ai entendu parler sur Internet. Quel rapport avec nous ? À propos de malades mentaux…
— C’est un show itinérant consacré aux tueurs en série. Et il se trouve qu’il passe par Baltimore dans quelques jours.
— Un show ? reprit Sampson. Un spectacle ?
— Disons plutôt une sorte de congrès, expliqua Kitz. Ils appellent ça le « rendez-vous des amateurs de criminologie ».
— Autrement dit, des cinglés qui collectionnent tout ce qui touche aux tueurs en série. Et j’imagine qu’il y a aussi des fans de BD ?
Kitz opina.
— Tout juste. Voilà le topo : il faudrait faire très vite, mais je ne crois pas qu’ils diraient non à une intervention exceptionnelle consacrée à une affaire en cours, surtout celle-ci. Avec le Dr Alex Cross comme orateur principal, mettons. On serait sûrs d’avoir une salle pleine d’amateurs éclairés passionnés par le sujet. Cela suffirait déjà à élargir le spectre de l’enquête, et quelques nouvelles pistes pourraient même se dessiner.
— C’est vous qui êtes fou, Kitz, mais je ne vois pas ce qu’on risque à tenter le coup. Avec un peu de chance – pardon, avec beaucoup de chance –, on attirera SW lui-même. Après tout, il se vante d’aimer nous observer…
Kitz hocha la tête, avec un sourire malicieux.
— On ne sait pas ce qui se passe dans sa petite tête. Un type comme lui pourrait avoir du mal à résister à un événement de ce genre. Idem pour celui qui l’imiterait. Qu’en dites-vous ?
Nous nous regardions en essayant de trouver une bonne raison de ne pas souscrire à la proposition de Kitz.
— Mais ça, remarqua Bree, ça n’a rien à voir avec le cyberespace. Comment se fait-il que vous sachiez tout ça ?
— Oh, vous savez, l’information circule…
Il y avait presque, dans son ton, quelque chose de désinvolte. Le visage de Sampson s’éclaira. Il tapa sur la table, pointa le doigt sur Kitzmiller.
— J’ai compris ! Vous y allez, à ces conventions d’allumés. Mais pas pour le boulot !
Kitz reprit son verre.
— Non, non.
Et d’ajouter calmement :
— J’ai arrêté d’y aller.
Rires. Cela nous faisait tant de bien, après ces journées de tension.
Bree susurra : « Oh, mon petit Kitz, vous êtes un vrai geek, comme on dit. »
— Et dire qu’à le voir, comme ça, on lui donnerait le bon Dieu sans confession, renchéris-je.
Il contre-attaqua.
— Et vous, est-ce que je dois vous rappeler comment vous gagnez votre vie ? Ce n’est pas parce que vous n’allez pas à ces manifestations que vous êtes très différents de ceux qui y vont.
Nous lui accordâmes cinq secondes de silence respectueux avant d’éclater une nouvelle fois de rire.
Puis je décidai de mettre fin aux réjouissances.
— Bon, les enfants, je crois qu’on a une opération à monter.
— Pas ce soir, me chuchota Bree en me prenant par le bras pour m’entraîner au dehors. Toutes ces histoires, ça m’a remuée. Et puis, comme je le disais, j’ai une dette envers toi.
— Et j’ai bien l’intention de me faire rembourser.
— Avec intérêts, j’espère.
Nous réussîmes à tenir jusqu’à son appartement, mais pas jusqu’à sa chambre.