Après que Qasim eut une fois de plus tiré violemment sur la laisse, Tess Olsen se releva tant bien que mal et écarta les bras pour marcher à reculons sans perdre l’équilibre.
Elle avait l’impression d’être en plein cauchemar. Tremblante, elle recula sur la terrasse jusqu’à ce que son dos heurte la rambarde d’acier.
Elle frissonna de tout son corps. Douze étages plus bas, dans Connecticut Avenue, les voitures roulaient pare-chocs contre pare-chocs. C’était la sortie des bureaux, et des centaines de piétons louvoyaient sur les trottoirs, la plupart tête baissée, ignorant ce qui se passait au-dessus d’eux. Une illustration parfaite de la vie à Washington…
Yousef Qasim arracha le bâillon de Tess Olsen.
— Maintenant, hurlez ! lui intima-t-il. Hurlez de toutes vos forces, hurlez comme si vous étiez totalement terrifiée ! Je veux qu’on vous entende jusqu’en Virginie, jusqu’en Ohio, jusqu’en Californie !
Au lieu de crier, elle se mit à bredouiller, par jets saccadés :
— Je vous en supplie, rien ne vous oblige à faire ça. Je peux vous aider, j’ai beaucoup d’argent. Vous pouvez prendre ce que vous voulez chez moi. J’ai un coffre-fort dans la deuxième chambre à coucher. S’il vous plaît, dites-moi juste…
— Ce que je veux, madame Olsen…
Qasim brandit un pistolet dont il colla le canon contre le lobe de son oreille, clouté de diamants.
— … c’est vous entendre pousser des cris, des cris stridents. Et tout de suite ! Là, maintenant ! Vous me suivez ? C’est simple à comprendre, comme ordre : hurlez !
En fait de hurlement, elle ne laissa échapper qu’un malheureux sanglot vite emporté par le vent.
— Très bien, fit Qasim. Puisque vous insistez…
Il attrapa les jambes de Tess Olsen pour la faire basculer, d’un geste tout en puissance, par-dessus la rambarde, la tête en bas.
Cette fois-ci, les hurlements jaillirent, aussi nets, aussi stridents que le ululement d’une sirène. Tess Olsen tentait désespérément d’empoigner quelque chose, mais ses mains se refermaient sur le vide.
La laisse accrochée à son cou flottait dans le vent, tel un filet de sang s’échappant de sa veine jugulaire. Belle scène, joli mouvement, songea Qasim. C’était exactement ce qu’il recherchait. Il avait tout prévu.
Immédiatement, un attroupement se forma dans la rue. Les gens s’arrêtaient, pointaient le doigt. Certaines personnes téléphonaient, d’autres se servaient de leur mobile pour prendre des photos qui, somme toute, pouvaient s’apparenter à de la pornographie.
Au bout d’un moment, Qasim remonta Tess Olsen. Il la déposa sur la terrasse et lui dit, à mi-voix cette fois :
— Vous avez été très bien. C’était du beau travail, et je suis sincère. Vous avez vu tous ces gens prendre des photos ? On vit dans un drôle de monde.
— Oh, je vous en supplie, glapit-elle, je ne veux pas mourir comme ça. Il y a forcément quelque chose que vous voulez. Je n’ai jamais fait de mal à personne, je n’y comprends rien ! S’il vous plaît… arrêtez.
— Nous verrons. Ne perdez pas espoir. Faites très exactement ce que je vous dis, cela vaudra mieux.
— Oui, je vous le jure, je ferai ce que vous me dites.
Qasim se pencha au-dessus de la balustrade. En contrebas, la foule avait encore grossi. Il se demanda si tous ces gens au téléphone étaient en train d’appeler la police, ou bien des proches, histoire de frimer ou de les impressionner. « Je suis devant un truc dément, tu ne vas pas me croire. Tiens, regarde. »
Les badauds agglutinés dans Connecticut Avenue auraient, eux aussi, du mal à croire ce qui les attendait. Voilà pourquoi ils seraient des millions, un peu plus tard, à regarder les images en boucle à la télévision.
Jusqu’à ce que Qasim commette le meurtre suivant.
— En votre honneur, murmura-t-il. Tout cela, je le fais en votre honneur.