La première demi-heure, je voulus me convaincre que j’étais bien, là, en coulisse, dans mon monospace aussi confortable que le fauteuil de mon salon. J’écoutais la radio, passant d’une station à une autre avant de me caler sur les infos locales, L’Histoire de l’amour de Nicole Krauss sur les genoux. J’adorais ce livre, qui me rappelait mes premiers émois littéraires. Un autre excellent bouquin, Un hiver de glace, de Daniel Woodrell, m’attendait à la maison.
J’avais largement le temps de lire, maintenant que je n’étais plus dans le circuit. Officiellement, en tout cas.
D’une oreille distraite, je relevais quelques inexactitudes dans les reportages, dont la plus grave faisait du tueur du Riverwalk un terroriste, alors qu’il était bien trop tôt pour avancer de telles conclusions. Locale ou nationale, toute la presse était là, et chacun se battait pour trouver un angle original, ce qui entraînait généralement des erreurs. Personne ne s’en souciait, l’important étant de pouvoir énoncer une théorie attribuée à un quelconque « expert », voire à un confrère.
L’assassin, lui, n’avait sans doute que faire de ces détails. Pour moi, son but premier était manifestement d’attirer l’attention.
Je me demandais si la police avait chargé quelqu’un de suivre la couverture presse de l’affaire. Si j’avais dirigé l’enquête, c’eût été l’une de mes premières décisions. Si. Car il ne s’agissait pas de mon enquête, et je n’étais plus enquêteur. Cela ne me manquait pas, d’ailleurs, ou du moins me le répétais-je en regardant mes ex-collègues à l’œuvre.
L’agitation qui régnait sur la scène de crime avait pourtant réveillé de vieux réflexes. À peine arrivé, j’avais commencé à formuler des hypothèses, à échafauder des scénarios. C’était plus fort que moi.
De toute évidence, le tueur avait tout fait pour avoir un public. Les témoignages évoquaient un homme de type arabe. Que fallait-il en déduire ? Était-ce une nouvelle forme de terrorisme, version attentat de proximité ? Que venait faire là-dedans une romancière dont les polars se vendaient par millions ? Il y avait un lien, forcément. Le tueur avait-il longuement ruminé son geste ? S’était-il inspiré de l’œuvre de sa victime ? Quel malade mental pouvait rêver de balancer sa victime du douzième étage d’un immeuble ?
Ma curiosité finit par avoir raison de moi. Je descendis de voiture, levai les yeux, mais ne distinguai personne au dernier étage.
Bon, juste un petit coup d’œil, me dis-je. En souvenir du bon vieux temps. Y a pas de mal à ça, hein ?