— Putain d’enculé, grommela Sampson. Quel salopard !
Cette scène de crime avait quelque chose de particulièrement troublant et obscène. On venait normalement ici en famille, pour se détendre. C’était une salle d’une hauteur gigantesque, dont les murs ne devaient leur texture qu’à l’éclairage directionnel. Les rangées de sièges à dossier haut traversaient l’auditorium, enchâssées dans une arche concave, telle une version moderne d’un amphithéâtre d’école de médecine. Et le cadavre était déjà sur place.
La victime avait apparemment été tuée non loin de l’écran, d’une hauteur de cinq étages. Je trouvais cela curieux, mais personne ne mettait en doute les premières constatations communiquées par Gil Cook. À ce stade-là, je n’aurais même pas dû me poser de questions.
La malheureuse gisait sur le ventre, les mains liées dans le dos, et de loin je parvins à distinguer le ruban adhésif argenté qui la bâillonnait. Comme au Riverwalk, me dis-je. Elle tenait à la main une alliance.
En m’approchant, je vis que le ruban avait noirci à l’emplacement des lèvres, là où le sang n’avait pu s’échapper. Sans doute la conséquence d’hémorragies internes. La robe blanche était devenue brun rouille. De toute évidence, la jeune femme avait été poignardée à de nombreuses reprises.
Près du corps mutilé, il y avait un grand sac de toile, avec des ourlets de laiton et une cordelette.
Encore un cadeau de SW ? Un nouvel indice qui ne nous mènerait nulle part ?
À la vue des taches de sang et des déchirures, j’eus la confirmation de ce que j’avais suspecté au premier coup d’œil : Abby Courlevais avait été frappée alors qu’elle se trouvait à l’intérieur du sac. Le meurtrier l’avait abandonnée là, à l’agonie, peut-être déjà morte. Les secouristes avaient tout tenté, sans réussir à la ranimer.
En soulevant le sac, je vis l’inscription au pochoir, en lettres noires délavées. US POSTAL SERVICE, suivi d’une longue série de chiffres.
C’était donc là sa dernière carte de visite ? Sans doute, mais comment l’interpréter ? Qu’est-ce qu’avait voulu nous dire SW cette fois-ci ? Était-ce lui qui avait commis ce meurtre, ou son imitateur ?
Selon plusieurs témoignages, l’auteur du crime était un homme portant une tenue bleue de postier, avec casquette et uniforme. Fallait-il y voir un nouveau clin d’œil de SW ?
Je me déplaçai jusqu’à l’autre bout de la salle, près de l’entrée utilisée par le tueur, et une fois là, j’essayai d’imaginer le déroulement des faits en m’appuyant sur les éléments communiqués par l’inspecteur Cook. L’homme avait dû se jeter sur Mme Courlevais par surprise, prendre le temps de lui attacher les mains, de la bâillonner, avant de lui passer le sac sur la tête et les épaules. Elle avait du sang séché dans les cheveux, ce qui laissait supposer qu’elle avait reçu un coup sur le crâne. Pas assez violent, sans doute, pour l’assommer. SW la préférait consciente. Cela se prêtait mieux à ses projets, à sa mise en scène.
D’ailleurs, plusieurs personnes avaient vu le sac bouger lorsqu’il l’avait traîné à l’intérieur de la salle.
Je revins auprès du corps et contemplai une nouvelle fois l’auditorium vide. Face à un public beaucoup plus proche de lui que les précédents, l’homme avait dû agir vite. Pas le temps de déclamer un discours, de faire l’intéressant comme à son habitude. Ce soir-là, il n’avait pas pu présenter son grand show. Alors, pourquoi avoir précisément choisi ce lieu, cette assistance, cette touriste française ?
De toute évidence, l’impact de la prestation était essentiellement visuel. Après avoir crié « livraison spéciale ! », le tueur avait porté à sa victime une douzaine de violents coups de couteau, avec une arme blanche dont même les personnes placées au dernier rang avaient pu distinguer la lame.
Je contemplai la victime, puis le sac.
Une autre question me vint à l’esprit : et s’il y avait quelque chose d’autre dans ce sac ?
J’ouvris le sac, je le fouillai, redoutant ce que je risquais d’y trouver. Ma main finit par découvrir une petite carte en plastique.
Je sortis l’objet. C’était une pièce d’identité, celle d’un employé des postes. Une photo avait été collée par-dessus celle de la carte. Le nom, lui aussi, avait été modifié. Stanley Chasen.
La photo correspondait aux premières descriptions recueillies : un homme de race blanche, d’un certain âge, peut-être plus de soixante-dix ans, cheveux gris argent, un nez bulbeux, des lunettes avec monture de corne. Grand et large d’épaules.
— Qui est Stanley Chasen ? voulut savoir Sampson.
— Sans doute personne.
Et c’est là que je compris enfin ce que ce type était en train de faire. J’avais commencé à raisonner comme lui, et ce que je découvrais ne me plaisait pas du tout.
— Stanley Chasen n’existe pas, il sort tout droit de l’imagination de ce pervers. Il invente des personnages ; ensuite, il les interprète, l’un après l’autre. Et tous les personnages qu’il a créés sont des tueurs.
Et il voulait peut-être qu’on les attrape tous ?