La journée du lendemain s’annonçait calme. La routine, si tant est que ce mot ait un sens pour un enquêteur. Sampson et moi étions en train de quadriller le quartier du Kennedy Center quand Bree m’appela, dans l’après-midi.
— Si tu lâches immédiatement ce que tu es en train de faire pour me retrouver ici, tu ne le regretteras pas.
Pas bonjour ni au revoir…
Sampson dut remarquer mon désarroi.
— Que se passe-t-il ?
— Quelque chose. Je n’en sais pas plus. On fonce.
À notre arrivée, Bree était plantée devant un écran.
— Ne me dites pas qu’on est revenus ici pour faire des réussites sur ordinateur, bougonna Sampson.
— Devinez qui a un blog ? lui lança Bree. En fait, c’est une journaliste qui m’a mise sur le coup. Elle croyait que j’étais déjà au courant.
Elle recula son siège pour nous faire de la place.
Sur l’écran s’affichait une page d’accueil à la fois simple et impressionnante. Du texte blanc sur fond noir. Dans l’angle supérieur gauche, une image animée. Un téléviseur qui ne captait rien. Les mots MA RÉALITÉ en capitales blanches apparaissaient lentement, s’estompaient, puis réapparaissaient, comme un générique d’émission télé. En dessous, un menu proposait différentes options, baptisées « Canal 1 », « Canal 2 » et ainsi de suite jusqu’à huit.
Les ajouts au blog occupaient la majeure partie de la page. En tête, le plus récent était daté du jour même, à minuit trente, soit quatorze heures plus tôt. Il s’intitulait tout simplement : Merci.
La mort est plus universelle que la vie ; tout le monde meurt, alors que tout le monde ne vit pas. A. Sachs
Merci pour tous ces commentaires. Je suis vraiment ravi de lire les commentaires de tous ceux et celles qui apprécient ce que je fais. Je lis aussi les avis négatifs, mais ils me plaisent moins (sourire). À la plupart d’entre vous, je dis donc : continuez. Les autres, je leur conseille d’aller voir ailleurs.
Vous êtes plusieurs à me demander pourquoi je fais cela. Je le fais pour moi. Je vous le répète : je le fais pour moi. Ceux qui prétendent savoir ce que je vais faire ensuite sont des fantaisistes, car j’ignore moi-même ce que je ferai la prochaine fois. Ne vous laissez pas abuser par la police ! Les flics n’ont aucune idée de ce qu’ils doivent faire, parce qu’ils n’ont encore jamais eu à affronter quelqu’un comme moi. Tout ce qu’ils maîtrisent, ce sont les petites phrases qu’ils balancent à la presse. Montrez-vous sceptiques.
Je peux vous dire ceci : il va encore y avoir du nouveau. Et si ce fait vous réjouit, je peux aussi vous dire ceci : vous n’allez pas être déçus.
Continuez à profiter de la vie, enfoirés.
Bree fit défiler la page.
— Son journal remonte assez loin, mais il n’est pas toujours aussi orienté. Il lui arrive de parler de sa journée. De ce qu’il a mangé au déjeuner. Un peu de tout.
— Parle-t-il des meurtres ? voulus-je savoir.
— Toujours indirectement. Ce qu’il écrit ces jours-là se limite, en substance, à : « Je me suis bien amusé, ce soir », ou : « Avez-vous regardé les infos ? »
— Et ça ? demanda Sampson en effleurant, sur l’écran, le menu des chaînes.
— Ah, ça, vous allez aimer.
Bree cliqua sur « Canal », et une image de mauvaise définition apparut sur le petit téléviseur dans le coin. Je reconnus l’une des photos que quelqu’un, dans la salle, avait prises avec son téléphone portable au moment du meurtre de Matthew Jay Walker. Plusieurs chaînes de télévision les avaient déjà diffusées.
— Et puis il y a ça.
Bree cliqua à un autre endroit, ouvrant un fichier audio. Sur le petit écran apparut un oscillogramme vert transcrivant les hurlements d’une femme. Je reconnus immédiatement un enregistrement de la voix de Tess Olsen.
— C’est elle, dis-je.
— Sans le moindre doute ? demanda Sampson.
— Sans le moindre doute.
Bree avait répondu en même temps que moi. Nous avions si souvent visionné les images du meurtre de l’écrivain que les modulations de ses cris nous étaient familières, tel le refrain d’une chanson ignoble.
Cet enregistrement avait dû être effectué séparément, puisque nous avions retrouvé la cassette vidéo dans l’appartement. À lui seul, il aurait pu nous suffire à authentifier ce site Web.
— Avec un petit magnétophone de poche, facile, grommela Sampson que je sentais, malgré tout, impressionné. Tout cela est très sophistiqué, et, en même temps, il ne gaspille pas ses efforts. La mécanique est bien huilée.
— Sans quoi, il serait déjà sous les verrous, fit Bree en ajoutant, rageuse : Il sait qu’il est doué.
C’était la phase du match où la haine le disputait à l’admiration. Indéniablement, le tueur auquel nous avions affaire faisait preuve d’audace et de professionnalisme. Mais, au bout d’un moment, on finit par haïr ce genre de type, et même par se haïr soi-même, chaque jour où il est encore en liberté. Je crois que nous ressentions tous trois la même chose.
— Enfin, la bonne nouvelle, conclut-elle, c’est qu’il aime qu’on s’intéresse à lui.
— Je croyais que c’était la mauvaise nouvelle, s’étonna Sampson.
— Les deux, lançai-je.
Ils me regardèrent.
— Il va vouloir se montrer de plus en plus, et donc ses futures manifestations risquent d’être de plus en plus rapprochées. Mais arrivera un moment où sa confiance en lui l’emportera sur sa compétence et, là, il commettra l’erreur fatale. Forcément.
— Parce que tu l’as décidé ? me glissa Sampson, narquois.
— Exactement.
Je pris une feuille et j’en fis une boule de papier que j’expédiai dans la corbeille.
— Parce que je l’ai décidé.